Le leadership chiite au Liban contemporain demeure un sujet sensible, traversé de rivalités familiales, de logiques régionales et de mutations idéologiques profondes. En publiant le neuvième épisode de sa série consacrée aux mémoires de Kazem el-Khalil, le quotidien beyrouthin Al Akhbar prolonge un travail de mémoire historique sur l’une des figures politiques les plus controversées du Sud-Liban. L’ancien député de Tyr, héritier d’une dynastie zaïmale enracinée dans le Jabal Amel, incarne une époque charnière où la représentation politique des chiites libanais se jouait encore dans les salons des grandes familles, avant l’irruption des mouvements de masse qui allaient bouleverser la scène communautaire.
Une dynastie zaïmale au cœur du Jabal Amel
La famille Khalil appartient à la constellation des grandes maisons féodales qui ont structuré la vie politique du Sud-Liban depuis la fin de l’Empire ottoman. Kazem el-Khalil, élu à plusieurs reprises député de Tyr sous le mandat français puis sous la République libanaise indépendante, a longtemps été perçu comme le visage d’un chiisme notabiliaire, allié des pouvoirs centraux et des équilibres confessionnels hérités du Pacte national de 1943. Cette tradition politique, fondée sur le clientélisme rural et la médiation entre l’État et les villages, a façonné durant des décennies les réflexes d’une communauté maintenue à la périphérie économique et institutionnelle.
Le récit autobiographique mis en feuilleton par Al Akhbar éclaire les ressorts internes de ce leadership. Il révèle les arbitrages, les compromis et les fractures qui ont opposé les Khalil à d’autres familles influentes, notamment les Asaad de Marjeyoun et Bint Jbeil. Ces rivalités intra-communautaires, souvent occultées par le récit officiel, expliquent en partie la lenteur de l’émergence d’une voix chiite unifiée sur la scène nationale libanaise.
La rupture des années 1970 et l’effacement des notables
Le contexte des années 1960 et 1970 marque un basculement décisif. L’arrivée de l’imam Moussa Sadr à Tyr en 1959, puis la fondation du Mouvement des déshérités en 1974 et de la milice Amal en 1975, redessinent la cartographie politique de la communauté. Le leadership traditionnel, dont Kazem el-Khalil était l’un des derniers représentants, se trouve concurrencé par une mobilisation populaire qui s’appuie sur la jeunesse, les classes laborieuses et un discours de justice sociale teinté de référents religieux. La guerre civile libanaise, déclenchée en avril 1975, accélère cette recomposition.
Les mémoires publiées par Al Akhbar offrent un témoignage de première main sur cette transition. Kazem el-Khalil y livre sa lecture des événements, ses désaccords avec Moussa Sadr et ses analyses des ingérences régionales, qu’elles proviennent de la Syrie, d’Israël ou de l’Organisation de libération de la Palestine implantée dans le Sud après 1970. Ce regard, nécessairement subjectif, demeure une source précieuse pour les historiens qui cherchent à reconstituer la complexité des recompositions communautaires.
Un enjeu de mémoire pour le chiisme libanais d’aujourd’hui
La publication de ces mémoires intervient à un moment où la communauté chiite libanaise traverse une nouvelle séquence de turbulences. Le Hezbollah, dominant depuis les années 1990, sort affaibli de la guerre menée contre Israël en 2024, tandis que le mouvement Amal de Nabih Berri continue d’occuper la présidence du Parlement. Dans ce contexte, le retour aux figures pré-révolutionnaires comme Kazem el-Khalil prend une dimension politique implicite. Il rappelle que le pluralisme intra-chiite a précédé l’hégémonie actuelle et qu’il pourrait, à terme, refaire surface.
Pour les analystes du Levant et les chancelleries qui suivent l’évolution du Liban, ces sources autobiographiques constituent un matériau d’autant plus utile que la production historiographique sur le chiisme libanais reste dominée par les récits affiliés aux courants politiques en place. Restituer la voix d’un zaïm vaincu par l’histoire, c’est aussi documenter les chemins non empruntés et mesurer la profondeur des transformations sociales survenues en un demi-siècle. Selon Al Akhbar.
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