Mali : comment Assimi Goïta a verrouillé son pouvoir depuis 2020

Aerial view of wooden boats along the Niger River in Bamako, Mali. Busy riverbank activity.Photo : Fatih Turan / Pexels

Le pouvoir d’Assimi Goïta au Mali repose sur une mécanique patiemment huilée depuis la chute d’Ibrahim Boubacar Keïta, en août 2020. À la tête du Comité national pour le salut du peuple, le jeune colonel des forces spéciales a d’abord accepté une transition civile de façade, avant de reprendre la main par un second coup de force en mai 2021. Cette double bascule a installé une junte décomplexée, qui revendique la rupture avec l’ancien partenaire français et affiche une souveraineté militaire dont l’État malien avait perdu l’usage depuis la crise de 2012.

Une consolidation politique méthodique du chef de la junte malienne

Le chef de l’État de transition s’est employé à neutraliser les contre-pouvoirs un à un. Partis politiques suspendus, presse muselée, opposants poussés à l’exil ou détenus, magistrats mis au pas : la grammaire autoritaire s’est imposée sans rencontrer de résistance organisée. Le référendum constitutionnel de juin 2023, adopté à plus de 96 %, a élargi les prérogatives présidentielles et verrouillé la place de l’armée dans l’architecture institutionnelle. Les Assises nationales de la refondation, présentées comme un exercice de consultation populaire, ont surtout fourni un vernis de légitimité au report sine die de l’élection présidentielle initialement promise pour février 2024.

Sur le plan diplomatique, Bamako a rompu les amarres avec ses partenaires historiques. Le départ de l’opération Barkhane en 2022, l’expulsion de la mission onusienne Minusma en 2023, puis la sortie conjointe de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao) aux côtés du Niger et du Burkina Faso ont redessiné la carte des alliances. L’Alliance des États du Sahel (AES), formalisée en septembre 2023, sert désormais de cadre politique commun aux trois régimes militaires sahéliens. Le rapprochement avec Moscou, matérialisé par le déploiement du groupe Wagner puis de sa filiale Africa Corps, a fourni au pouvoir un soutien sécuritaire et un parapluie diplomatique au Conseil de sécurité.

Le tournant sécuritaire du 25 avril

Cette architecture, qui paraissait stabilisée, vient de subir un sérieux accroc. L’offensive coordonnée du 25 avril, conduite conjointement par des katibas affiliées au Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) et par les groupes rebelles du Cadre stratégique permanent, a ciblé plusieurs positions des Forces armées maliennes (FAMa) et de leurs supplétifs russes. L’attaque a démontré la capacité des adversaires de Bamako à mutualiser leurs moyens, alors que la junte misait sur leur fragmentation. Les pertes humaines, la prise d’équipements et l’impact symbolique fragilisent le récit officiel d’une reconquête territoriale en cours.

L’épisode rappelle la défaite de Tinzaouatène en juillet 2024, lorsqu’une colonne mixte FAMa-Wagner avait été décimée par la rébellion touareg appuyée par des combattants djihadistes. Depuis, la pression sur l’axe Gao-Kidal-Tessalit n’a jamais véritablement reflué. Le triangle nord, théoriquement reconquis après la prise de Kidal en novembre 2023, demeure un espace contesté où la souveraineté de Bamako reste largement déclarative. Le sud n’est plus épargné : les attaques dans les régions de Koulikoro, Ségou et même aux portes de la capitale témoignent d’une diffusion préoccupante de la menace.

Un régime sous tension, entre verrou intérieur et fragilité extérieure

Le pouvoir d’Assimi Goïta se trouve désormais pris en tenaille. À l’intérieur, le verrouillage institutionnel limite l’expression du mécontentement mais nourrit une crispation sociale, alimentée par les coupures d’électricité chroniques, l’inflation alimentaire et la contraction du financement extérieur. À l’extérieur, l’AES doit prouver qu’elle peut produire de la sécurité, et non seulement un discours souverainiste. Les voisins ouest-africains, échaudés par la rupture avec la Cedeao, observent avec attention la capacité de la junte à tenir son agenda politique, désormais repoussé jusqu’en 2030 selon la charte de transition révisée.

La trajectoire malienne illustre les limites d’un modèle fondé sur la militarisation du pouvoir et la sous-traitance sécuritaire. Cinq ans après le putsch fondateur, le colonel Goïta conserve la main sur l’appareil d’État, mais la séquence ouverte le 25 avril pourrait marquer le moment où sa stratégie de consolidation rencontre ses contraintes opérationnelles. Selon Le Monde Afrique, l’offensive conjointe des groupes djihadistes et rebelles a sensiblement affaibli le chef de la junte malienne.

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About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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