La guerre au Moyen-Orient expose les fragilités de l’économie égyptienne

Aerial view of Cairo's historic mosques with a modern skyline backdrop under a clear sky.Photo : Omar Elsharawy / Pexels

L’économie égyptienne traverse une zone de fortes turbulences. Le conflit qui embrase le Moyen-Orient, ponctué par le blocage du détroit d’Ormuz et l’envolée des cours du pétrole et du gaz, frappe de plein fouet un pays déjà fragilisé par des années de déséquilibres macroéconomiques. Première puissance démographique du monde arabe avec plus de cent millions d’habitants, l’Égypte se découvre désarmée face à une crise exogène qui révèle l’ampleur de ses dépendances et la rigidité d’un modèle économique largement piloté par l’armée.

Un choc énergétique qui frappe une économie sans coussin industriel

La perturbation des flux pétroliers dans le Golfe propulse les prix des hydrocarbures à des niveaux que Le Caire n’avait pas anticipés dans ses arbitrages budgétaires. Importatrice nette d’énergie depuis le déclin de sa production gazière, l’Égypte voit sa facture extérieure se creuser au moment même où ses recettes en devises se contractent. Le trafic dans le canal de Suez, voie de passage stratégique pour le commerce mondial, subit également les contrecoups des tensions sécuritaires, privant le Trésor de ressources fiscales habituellement considérables.

Le tourisme, deuxième mamelle de l’économie après les transferts de la diaspora, encaisse lui aussi le contrecoup du conflit. Les annulations de séjours sur les rivages de la mer Rouge et dans la vallée du Nil se multiplient. Or ce secteur emploie directement et indirectement près de deux millions de personnes et constitue l’un des rares pourvoyeurs réguliers de devises fortes pour la banque centrale.

L’omniprésence de l’armée, frein à la diversification

Sous la présidence d’Abdel Fattah Al-Sissi, l’emprise des forces armées sur le tissu productif s’est considérablement étendue. Des sociétés affiliées à l’institution militaire opèrent dans le ciment, l’acier, l’agroalimentaire, les hydrocarbures, le BTP et jusqu’à la distribution. Ce capitalisme d’État en uniforme bénéficie d’exemptions fiscales, d’un accès privilégié au foncier et de marchés publics attribués de gré à gré. Le résultat est une éviction massive du secteur privé, dissuadé d’investir face à des concurrents jouissant d’avantages comparatifs hors marché.

Cette configuration explique en partie l’absence d’une base industrielle compétitive capable d’absorber les chocs externes. Les exportations manufacturières demeurent marginales, l’innovation productive est étouffée et la création d’emplois qualifiés reste insuffisante au regard de la pression démographique. Les institutions financières internationales, à commencer par le Fonds monétaire international (FMI), réclament depuis plusieurs années un désengagement de l’armée des activités commerciales, sans obtenir d’inflexion significative.

Une dépendance aux capitaux du Golfe désormais incertaine

Pour tenir, Le Caire s’appuie sur les bailleurs multilatéraux et sur la générosité financière des monarchies du Golfe. Un programme de soutien du FMI de huit milliards de dollars accompagne les réformes annoncées, tandis que les Émirats arabes unis ont injecté en 2024 des sommes considérables via le méga-projet immobilier de Ras El-Hekma, sur la côte méditerranéenne. L’Arabie saoudite, le Qatar et le Koweït ont également placé des dépôts dans les coffres de la banque centrale égyptienne.

Cette dépendance aux capitaux du Golfe place toutefois la souveraineté économique du pays dans une position vulnérable. Les bailleurs régionaux, eux-mêmes affectés par la conjoncture sécuritaire et soucieux de diversifier leurs propres économies, conditionnent désormais leurs apports à des cessions d’actifs stratégiques. Plusieurs participations publiques dans les ports, les banques et les télécoms ont déjà été transférées à des investisseurs émiratis ou saoudiens, alimentant un débat interne sur la marge de manœuvre véritable des autorités du Caire.

Reste que la livre égyptienne, déjà dévaluée à plusieurs reprises depuis 2022, demeure sous tension. L’inflation, particulièrement sur les produits alimentaires importés, érode le pouvoir d’achat d’une population dont près d’un tiers vit sous le seuil de pauvreté national. Les marges de la politique monétaire sont étroites, coincées entre la nécessité de soutenir la croissance et l’impératif d’attirer les capitaux étrangers. À mesure que la guerre régionale s’installe dans la durée, l’équation devient plus complexe pour un appareil d’État dont l’efficacité économique est de plus en plus contestée. Selon Le Monde Afrique.

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About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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