Restitutions : Paris veut refonder sa relation culturelle avec l’Afrique

Gidan Makama Museum entrance with traditional architecture in Kano, Nigeria. Captures cultural heritage.Photo : LekePOV / Pexels

La loi française sur la restitution des biens culturels pillés durant la colonisation n’est qu’un commencement. C’est le message qu’a porté la ministre française de la Culture Catherine Pégard à l’issue du sommet Africa Forward, organisé au Kenya, où Paris cherche à recomposer une relation culturelle longtemps marquée par les contentieux mémoriels. Pour la responsable française, le texte législatif adopté en France constitue moins un aboutissement qu’un point de départ destiné à structurer une coopération patrimoniale renouvelée avec les États africains.

Un cadre juridique pensé comme une amorce diplomatique

La loi-cadre française sur les restitutions, adoptée pour faciliter le retour vers les pays d’origine d’œuvres acquises dans des conditions illicites pendant la période coloniale, modifie en profondeur le principe d’inaliénabilité des collections publiques. Jusqu’à présent, chaque restitution exigeait l’adoption d’une loi spécifique par le Parlement, à l’image du texte voté pour le retour de vingt-six pièces du Trésor de Béhanzin au Bénin en 2021. Le nouveau dispositif vise à fluidifier les procédures et à offrir un cadre prévisible aux demandes formulées par les capitales africaines.

Catherine Pégard insiste sur la dimension stratégique du texte. Selon elle, le socle juridique posé doit permettre d’aller au-delà des restitutions stricto sensu pour bâtir une coopération culturelle de long terme. La ministre évoque une refondation de la relation entre la France et l’Afrique, expression qui résonne avec les ambitions affichées par Paris depuis le discours de Ouagadougou en 2017, sans toujours trouver de traduction concrète sur le plan patrimonial.

Africa Forward, un baromètre du soft power français

La tenue du sommet Africa Forward au Kenya n’est pas anodine. Nairobi, qui n’appartient pas à la sphère francophone traditionnelle, illustre la volonté française d’élargir le périmètre de sa diplomatie culturelle au-delà de ses partenaires historiques d’Afrique de l’Ouest et centrale. Le déplacement de la ministre française dans la capitale kenyane traduit également une approche plus continentale, à l’heure où le soft power tricolore est concurrencé par d’autres puissances actives sur le terrain patrimonial, de la Chine à la Turquie en passant par les pays du Golfe.

Sur le fond, les attentes des États africains demeurent considérables. Les estimations communément admises évaluent à plusieurs dizaines de milliers les pièces africaines conservées dans les seules collections publiques françaises, qu’il s’agisse du musée du quai Branly-Jacques Chirac ou de divers musées régionaux. Le rapport Sarr-Savoy de 2018 avait posé les bases d’une doctrine, mais sa traduction opérationnelle a longtemps achoppé sur des questions juridiques, scientifiques et muséographiques.

Au-delà du retour des œuvres, une coopération à inventer

La ministre française met en avant une logique de partenariat plutôt que de simple transfert. Formation des conservateurs, coopération scientifique, échanges de collections, soutien à la construction d’infrastructures muséales : la palette des outils mobilisables dépasse la seule question de la propriété des objets. Cette approche rejoint les attentes exprimées par plusieurs ministères africains de la Culture, qui considèrent les restitutions comme un levier de développement d’une économie patrimoniale nationale, créatrice d’emplois qualifiés et de retombées touristiques.

Reste que la mise en œuvre concrète soulève des interrogations. La procédure d’identification des biens concernés exige des recherches de provenance approfondies, encore largement à mener dans les réserves françaises. Les commissions bilatérales prévues par le texte devront articuler exigence scientifique et calendrier politique, sans céder à la tentation d’un affichage rapide. Par ailleurs, la question des collections privées, qui échappent au champ d’application de la loi, demeure entière et continuera d’alimenter le débat.

Pour Catherine Pégard, l’enjeu dépasse la seule sphère culturelle. La crédibilité de la parole française en Afrique, érodée par les revers diplomatiques essuyés au Sahel, se joue aussi sur ce terrain où la symbolique pèse autant que la matérialité. En présentant la loi comme un commencement et non comme un solde de tout compte, Paris cherche à inscrire la relation dans la durée, avec une exigence de réciprocité qui n’allait pas de soi il y a encore dix ans. Selon RFI Afrique, la ministre française entend désormais inventer l’avenir avec les pays africains sur ce socle juridique nouveau.

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Kouadio N'Guessan
Correspondant diplomatique, Kouadio N'Guessan suit les sommets africains, les négociations multilatérales et les relations bilatérales entre États du continent. Ancien attaché de presse dans une mission diplomatique, il apporte une connaissance fine des coulisses institutionnelles de la CEDEAO, de l'Union africaine et des partenariats Sud-Sud.

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