Près de deux ans après l’enlèvement d’Atiana Serge Oulon à son domicile de Ouagadougou, l’enquête publiée par Reporters sans frontières (RSF) jette une lumière crue sur le sort du journaliste burkinabè. Le directeur de publication du bimensuel L’Événement, sans nouvelles depuis le 24 juin 2024, n’aurait jamais rejoint le front contre les groupes armés terroristes, contrairement à la version diffusée par les autorités de transition. L’organisation de défense de la presse soutient que le confrère a été retenu dans une structure de détention clandestine située dans la capitale, où il aurait subi des actes de torture.
Une version officielle contredite par l’enquête de RSF
Dès l’été 2024, le pouvoir militaire de Ouagadougou avait justifié la disparition du journaliste par une procédure de réquisition, mécanisme administratif élargi par la junte pour envoyer civils et voix critiques en zone d’opérations militaires. Plusieurs figures de la société civile, magistrats et journalistes burkinabè ont été visés par ce dispositif depuis l’arrivée au pouvoir du capitaine Ibrahim Traoré en septembre 2022. La réquisition de Serge Oulon était présentée comme un appui logique à l’effort de guerre contre les groupes jihadistes qui contrôlent une partie du territoire national.
L’enquête de RSF démonte cette construction. Selon les éléments recueillis par l’ONG, le journaliste n’a jamais été acheminé vers une unité combattante. Il aurait au contraire été conduit vers un site de détention non officiel, à l’écart des circuits judiciaires et pénitentiaires. L’organisation évoque des conditions de captivité particulièrement éprouvantes et des sévices physiques répétés. Cette révélation déplace radicalement le dossier, qui passe d’une affaire de mobilisation contestée à un soupçon de séquestration arbitraire impliquant des agents de l’État.
Le pouvoir de transition face à un test de crédibilité
Atiana Serge Oulon n’est pas un nom anonyme dans le paysage médiatique burkinabè. Sa rédaction s’est imposée depuis plusieurs années comme l’une des références de la presse d’investigation, signant des enquêtes sur des marchés publics opaques et sur la gestion de fonds liés à la lutte antiterroriste. Quelques semaines avant son enlèvement, le journal avait publié des articles documentant des soupçons de détournement au sein d’institutions sécuritaires. Le profil professionnel de l’intéressé renforce la lecture d’une mesure de rétorsion liée à son activité journalistique, plutôt qu’à un quelconque besoin opérationnel sur le théâtre des opérations.
Les révélations de RSF interviennent dans un climat de défiance accrue entre les autorités de transition et les organisations internationales de défense des libertés. Plusieurs médias étrangers ont été suspendus à Ouagadougou ces derniers mois, et des correspondants ont été expulsés. Le Centre national de presse Norbert Zongo et l’Association des journalistes du Burkina dénoncent depuis 2024 une dégradation continue de l’environnement de travail des rédactions, avec une multiplication des disparitions, intimidations et procédures opaques. Le cas Oulon cristallise ces inquiétudes.
Pression diplomatique et silence des autorités
La publication de l’enquête place les partenaires internationaux du Burkina Faso devant une équation délicate. Plusieurs chancelleries ouest-africaines et européennes suivaient le dossier avec discrétion, espérant un règlement par voie de négociation. La confirmation d’une détention au secret dans la capitale rend cette posture difficilement tenable. Des organisations panafricaines, dont la Fédération africaine des journalistes, sont également attendues sur le terrain de la mobilisation, alors que la junte burkinabè reste imperméable aux demandes d’éclaircissement formulées depuis l’enlèvement.
À ce stade, aucune réaction publique n’a été apportée par les services du Premier ministre ni par le ministère de la Sécurité aux conclusions diffusées par RSF. La famille de Serge Oulon, qui réclame depuis vingt-trois mois une preuve de vie, espère que la médiatisation internationale du dossier rouvrira un canal de dialogue. Reste que le précédent constitue un signal pour l’ensemble des journalistes encore en activité dans le pays, dont la marge de manœuvre se réduit à mesure que le pouvoir militaire consolide son contrôle sur l’espace public. Selon RFI Afrique.
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