Mali : la Sécurité d’État multiplie les enlèvements d’opposants

Bustling street scene in downtown Luanda, Angola with historic and modern buildings.Photo : basunga visual / Pexels

La Sécurité d’État du Mali poursuit une campagne d’arrestations clandestines visant des personnalités politiques connues pour leurs prises de position critiques à l’égard de la transition militaire. L’épisode le plus retentissant concerne Maître Mountaga Tall, avocat reconnu et ancien candidat à la présidentielle, enlevé à son domicile durant le week-end et conduit vers une destination que ses proches ignorent toujours. Plusieurs autres responsables ont connu un sort similaire ces derniers jours, embarqués par des hommes armés et cagoulés, selon un schéma désormais bien identifié des services maliens de renseignement.

Un mode opératoire récurrent des services de renseignement

Le scénario se répète avec une régularité qui inquiète juristes et organisations de défense des droits humains. Des équipes lourdement armées, le visage dissimulé, se présentent au domicile des cibles, procèdent à l’arrestation sans mandat ni notification d’autorité judiciaire, puis disparaissent avec la personne interpellée. Aucune information n’est communiquée aux familles dans les heures qui suivent, et les avocats peinent à localiser leurs clients dans les structures officielles de détention.

Ce mode opératoire, attribué à la Sécurité d’État, contourne le cadre légal qui encadre normalement les arrestations au Mali. La détention au secret, sans accès à un conseil et sans contrôle judiciaire, expose les personnes concernées à un risque accru de mauvais traitements. Les juristes de Bamako rappellent que la Constitution malienne, comme les engagements internationaux du pays, prohibent ce type de pratiques.

Mountaga Tall, figure emblématique d’une opposition réduite au silence

L’enlèvement de Mountaga Tall revêt une portée symbolique particulière. Avocat de premier plan, président d’un parti politique historique et ancien parlementaire, l’homme s’était imposé comme l’une des voix les plus audibles parmi les critiques de la prolongation de la transition militaire. Son interpellation, réalisée à son domicile selon le procédé désormais habituel, a provoqué une onde de choc dans les milieux politiques et professionnels de la capitale.

D’autres responsables politiques ont été pris dans la même séquence. Les proches dénoncent une stratégie d’intimidation visant à neutraliser toute contestation organisée à l’approche d’échéances politiques sensibles. La fermeture progressive de l’espace civique, déjà documentée par plusieurs organisations, franchit ainsi un nouveau seuil avec ces enlèvements en série.

Amnesty International interpelle Bamako

Face à la multiplication des cas, Amnesty International a publiquement interpellé les autorités de transition. L’ONG demande la divulgation immédiate du lieu de détention des personnes interpellées, leur accès à un avocat et à leurs familles, ainsi que la régularisation de leur situation au regard du droit. L’organisation rappelle que la disparition forcée, lorsque l’État refuse de reconnaître la détention ou de communiquer le sort réservé à la personne, constitue un crime au regard du droit international.

Cette pression extérieure s’ajoute aux protestations internes de barreaux, de partis politiques et d’organisations de la société civile. Reste que le pouvoir militaire, installé depuis les coups d’État de 2020 et 2021 et désormais articulé autour du général Assimi Goïta, n’a pas pour habitude de répondre publiquement à ces sollicitations. Le silence officiel alimente l’inquiétude sur le sort des personnes enlevées.

Un climat politique sous tension croissante

Le durcissement observé à Bamako s’inscrit dans une trajectoire plus large. Depuis la dissolution des partis politiques décrétée au printemps 2025, les marges d’expression dissidente se sont considérablement rétrécies. Plusieurs figures de l’opposition vivent en exil, d’autres ont cessé toute activité publique, et les médias indépendants opèrent sous une surveillance accrue. Les enlèvements récents prolongent cette dynamique en frappant ceux qui, malgré tout, continuaient à parler.

Pour les partenaires régionaux, et notamment les voisins de la Confédération des États du Sahel, la situation interne au Mali devient un point d’observation délicat. La capacité des autorités de transition à conduire un processus politique crédible se heurte à une réalité sécuritaire et institutionnelle de plus en plus contestée. Les prochaines semaines diront si Bamako infléchit sa ligne ou consolide cette pratique des arrestations clandestines comme outil de gouvernance. Selon RFI Afrique.

Pour aller plus loin

Bruno Retailleau durcit sa ligne sur l’Algérie face à Macron · Centrafrique : la publication des résultats des législatives reportée · Diomaye-Sonko : Abdourahamne Diouf alerte sur la dualité au sommet

Actualité africaine

About the Author

Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

Be the first to comment on "Mali : la Sécurité d’État multiplie les enlèvements d’opposants"

Laisser un commentaire