Sénégal : Moussa Balla Fofana relance le dossier des talibés à Diourbel

A group of people walking down a sunny street in Pikine, Dakar, Senegal, showcasing urban life.Photo : Amaury Michaux / Pexels

En déplacement à Diourbel, dans le centre du Sénégal, le ministre Moussa Balla Fofana a remis sur la table un dossier qui hante les politiques publiques depuis plusieurs décennies : la mendicité des enfants talibés. Le membre du gouvernement a qualifié cette réalité de question parmi les plus sensibles de la société sénégalaise, signe que l’exécutif entend de nouveau s’emparer d’un sujet à la croisée du social, du religieux et du régalien.

Diourbel, épicentre symbolique du débat sur les talibés

Le choix de Diourbel n’est pas anodin. La région, voisine de Touba et cœur du bassin mouride, concentre un nombre important de daaras, ces écoles coraniques traditionnelles qui accueillent des milliers d’enfants venus de tout le pays et de la sous-région. C’est précisément dans ce maillage religieux et éducatif que se loge le phénomène des enfants envoyés dans les rues pour quémander une obole quotidienne, sous couvert d’enseignement religieux.

En reconnaissant la sensibilité du sujet, Moussa Balla Fofana renvoie à un équilibre délicat. Toute parole publique sur les talibés se heurte au respect dû aux confréries, au statut social des maîtres coraniques et à la nécessité, pour l’État, de protéger des mineurs exposés à la rue, aux accidents et aux différentes formes d’exploitation. Les autorités sénégalaises ont, par le passé, multiplié les annonces de retrait des enfants de la voie publique, sans parvenir à infléchir durablement la pratique.

Un dossier au croisement du social et du régalien

Le ministre a insisté sur le caractère structurel du problème. Derrière la mendicité infantile se profilent des questions de pauvreté rurale, de migration interne, de gouvernance des établissements coraniques et de protection de l’enfance. La modernisation des daaras, promise par les gouvernements successifs depuis les années 2000, demeure un chantier inachevé. Les textes existent, à l’image du code de protection de l’enfance et des dispositions pénales contre la mise en mendicité d’autrui, mais leur application reste largement tributaire des rapports de force locaux.

Pour les nouvelles autorités issues de l’alternance de 2024, le sujet constitue un test politique. Le pouvoir de Bassirou Diomaye Faye a fait du redressement social l’un de ses marqueurs, en promettant de réinvestir la question de la jeunesse, de la formation et de la dignité des familles. Aborder frontalement la mendicité des talibés revient à toucher à un point d’équilibre que peu de gouvernements ont osé bousculer. Les défenseurs des droits de l’enfant alertent régulièrement sur les conditions de vie dans certains daaras urbains, où la promiscuité, les violences et l’absence de prise en charge sanitaire ont été documentées par plusieurs rapports d’ONG ces dernières années.

Quelle réponse publique attendue à court terme

Le discours du ministre, prononcé devant les acteurs locaux, laisse entendre que des arbitrages sont en préparation. Trois leviers reviennent traditionnellement dans les plans gouvernementaux : la modernisation et la régulation des daaras, le renforcement du contrôle de l’État sur les flux d’enfants éloignés de leurs familles, et l’accompagnement socio-économique des ménages les plus précaires, principal vivier d’enrôlement des talibés. Le succès de toute politique publique en la matière dépendra de la capacité du gouvernement à dialoguer avec les autorités religieuses, en particulier les foyers de Touba, Tivaouane et Médina Baye, sans rompre la concertation.

Reste la question des moyens. La mise à l’abri des enfants en situation de rue, leur scolarisation et l’éventuelle prise en charge alimentaire dans des daaras réformés supposent un budget pérenne et un dispositif interministériel solide, associant l’Éducation, la Famille, l’Intérieur et la Justice. Sans pilotage centralisé, les opérations ponctuelles de retrait des enfants des rues, déjà tentées à Dakar, ont systématiquement été suivies de retours en quelques semaines.

Le déplacement de Moussa Balla Fofana à Diourbel marque, à tout le moins, une volonté d’ancrer le débat dans les territoires concernés plutôt que dans les seuls salons ministériels de la capitale. Reste à transformer la prise de parole en feuille de route opérationnelle, attendue par les organisations de protection de l’enfance comme par les familles. Selon Seneweb, le ministre s’est engagé à poursuivre les consultations avec les acteurs locaux.

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Léa Mbongo
Reporter société, Léa Mbongo s'intéresse aux enjeux agricoles, environnementaux et de santé publique en Afrique francophone. Elle a couvert les crises climatiques du Sahel, les politiques de sécurité alimentaire et l'émergence des filières agroalimentaires locales. Ses reportages donnent la parole aux acteurs de terrain.

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