Soudan : six mois après El-Fasher, le bilan des FSR demeure opaque

An elderly woman with a tray in a Syrian refugee camp, showcasing resilience and modesty.Photo : Ahmed akacha / Pexels

La prise d’El-Fasher, le 26 octobre 2025, a constitué un tournant militaire dans la guerre civile soudanaise. En s’emparant de cette dernière poche tenue par l’armée régulière dans l’ouest du pays, les Forces de soutien rapide (FSR) ont parachevé leur mainmise sur l’ensemble du Darfour. Six mois plus tard, l’événement reste avant tout associé à une vague d’exactions d’une intensité rare : exécutions sommaires, violences sexuelles massives, tortures et déplacements forcés. Le décompte précis des victimes, lui, échappe toujours aux organisations humanitaires comme aux instances onusiennes.

Une ville verrouillée, des témoignages qui filtrent

Depuis la chute de la capitale du Darfour Nord, l’accès à la zone demeure presque entièrement fermé aux journalistes indépendants, aux ONG internationales et aux missions d’enquête. Les paramilitaires de Hemedti contrôlent les axes routiers, les points de communication et la sortie des civils vers les camps de déplacés tchadiens ou soudanais. Cette opacité organisée empêche toute comptabilité fiable des morts, des disparus et des survivants.

Les éléments parvenus à l’extérieur reposent essentiellement sur des récits de rescapés recueillis dans les camps de l’est du Tchad, des images satellites analysées par des laboratoires universitaires et des vidéos diffusées par les combattants eux-mêmes. Ces sources convergent vers un constat lourd : des massacres ciblant en particulier la communauté non arabe des Zaghawa, des exécutions de blessés dans les hôpitaux et des violences sexuelles utilisées comme arme de guerre. La Mission internationale indépendante d’établissement des faits sur le Soudan, mandatée par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, a évoqué dès les premières semaines des éléments susceptibles de qualification génocidaire.

Le silence stratégique des Forces de soutien rapide

Pour les FSR, l’absence de bilan officiel relève d’un calcul. Reconnaître l’ampleur des tueries reviendrait à exposer leurs commandants à des poursuites internationales, alors même que la Cour pénale internationale enquête déjà sur les violences au Darfour depuis les années 2000. Hemedti, qui s’efforce depuis un an d’apparaître comme un interlocuteur politique légitime auprès de plusieurs capitales régionales, a tout intérêt à brouiller les pistes documentaires.

Les autorités paramilitaires ont d’ailleurs annoncé en novembre l’ouverture d’enquêtes internes sur d’éventuelles « bavures », formule classique qui n’a débouché sur aucune sanction publique connue. Dans le même temps, des sources humanitaires rapportent que des fosses communes auraient été remaniées ou dissimulées dans les semaines suivant la prise de la ville, compliquant tout travail médico-légal ultérieur.

Un enjeu diplomatique pour l’Afrique et le Golfe

L’absence de bilan pèse aussi sur la diplomatie régionale. Les Émirats arabes unis, accusés à plusieurs reprises de soutenir les FSR sur le plan logistique, contestent ces allégations et plaident pour un règlement négocié. L’Égypte, alliée historique de l’armée soudanaise du général Abdel Fattah al-Burhan, met au contraire en avant les exactions d’El-Fasher pour disqualifier toute reconnaissance politique des paramilitaires. L’Union africaine, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) et la Ligue arabe naviguent à vue, faute de données vérifiables sur le terrain.

Sur le plan humanitaire, les chiffres disponibles donnent un ordre de grandeur. Avant l’assaut, El-Fasher abritait selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) plusieurs centaines de milliers d’habitants, gonflés par l’afflux de déplacés venus du reste du Darfour. Une partie a fui vers Tawila ou vers le Tchad, mais des dizaines de milliers de personnes restent portées disparues. Les organisations médicales évoquent un effondrement total des structures de soins, dans une région déjà classée parmi les plus exposées au risque de famine par le cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire (IPC).

Reste que sans accès indépendant, sans corridor humanitaire stable et sans levée du blocus communicationnel imposé par les FSR, le décompte des victimes d’El-Fasher continuera de relever de l’estimation. Six mois après, la principale certitude est statistique : les chiffres manquent, mais ils manquent à un niveau qui, en lui-même, signe la gravité de ce qui s’est produit. Selon RFI Afrique.

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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