Tunisie : la justice confirme en appel la peine des journalistes Zeghidi et Bsaies

Low angle view of the historic Box Elder County Courthouse with columns and blue sky, Brigham City, Utah.Photo : David Guerrero / Pexels

La justice tunisienne a maintenu en appel, mardi 12 mai, la condamnation à trois ans et demi de prison prononcée contre les journalistes Mourad Zeghidi et Borhen Bsaies pour des faits qualifiés de blanchiment d’argent. Incarcérés depuis le 11 mai 2024, les deux professionnels des médias voient ainsi se refermer une voie de recours majeure, dans un dossier scruté de près par les organisations de défense de la liberté de la presse. La décision intervient alors que la Tunisie traverse une séquence politique marquée par la concentration des pouvoirs autour du chef de l’État Kaïs Saïed.

Un verdict d’appel qui prolonge une détention déjà longue

Mourad Zeghidi, chroniqueur reconnu, et Borhen Bsaies, animateur de talk-shows politiques, figuraient parmi les voix audibles du paysage audiovisuel tunisien avant leur arrestation. Tous deux avaient été interpellés en mai 2024 et condamnés en première instance à la même peine, assortie de poursuites distinctes liées au décret-loi 54 sur la cybercriminalité, texte abondamment utilisé depuis 2022 contre des opposants, avocats et journalistes. La confirmation du verdict en appel referme un cycle judiciaire de douze mois, sans que l’accusation de blanchiment, contestée par la défense, ait convaincu les soutiens des prévenus.

Les conseils des deux journalistes plaident depuis le début un dossier vide sur le volet financier et dénoncent une instrumentalisation des qualifications économiques pour neutraliser des figures critiques. La justification de la peine repose, selon les éléments rendus publics, sur des transactions présentées comme suspectes par le parquet, mais l’essentiel des griefs initiaux concernait davantage des propos tenus à l’antenne que des flux financiers documentés. Ce glissement du registre éditorial vers le registre pénal constitue, pour plusieurs ONG, l’un des marqueurs du moment tunisien.

RSF dénonce un acharnement, la presse sous pression

Reporters sans frontières (RSF) a immédiatement qualifié la décision d’acharnement judiciaire, appelant à la libération sans condition des deux hommes. L’organisation rappelle que la Tunisie, longtemps considérée comme l’exception démocratique post-2011 dans la région, a chuté dans son classement mondial de la liberté de la presse depuis le coup de force institutionnel du 25 juillet 2021. Le décret-loi 54, promulgué l’année suivante, prévoit jusqu’à cinq ans de prison pour la diffusion de fausses informations, une notion dont l’élasticité inquiète juristes et rédactions.

Plusieurs dizaines de journalistes, chroniqueurs et commentateurs ont été visés ces deux dernières années par des poursuites fondées sur ce texte ou sur des qualifications connexes. Le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) tient une comptabilité régulière de ces procédures et alerte sur l’effet dissuasif provoqué dans les rédactions privées comme publiques. L’autocensure, jadis marginale dans le paysage audiovisuel tunisien, gagne désormais du terrain, en particulier sur les sujets régaliens et la critique directe du président.

Un signal politique à un an de l’échéance électorale

Au-delà du cas individuel des deux journalistes, la confirmation du verdict en appel envoie un signal à la profession et aux opposants. Plusieurs figures politiques, dont l’avocate Sonia Dahmani et le chef de parti Rached Ghannouchi, demeurent incarcérées dans des dossiers où le pénal se mêle au politique. Le calendrier judiciaire s’inscrit dans une séquence où l’exécutif a verrouillé les principales contre-pouvoirs, après la dissolution du Conseil supérieur de la magistrature et la révision constitutionnelle de 2022.

Pour les partenaires européens de Tunis, et notamment l’Union européenne qui a signé en juillet 2023 un mémorandum sur la migration et l’investissement, la question des libertés publiques devient une variable de plus en plus difficile à contourner. Les chancelleries, jusqu’ici prudentes, multiplient depuis quelques mois les déclarations préoccupées sur l’état de droit. Reste que les marges de manœuvre diplomatiques sont étroites face à un pouvoir tunisien attaché à sa souveraineté judiciaire et peu réceptif aux pressions extérieures.

La défense a indiqué qu’elle examinait les voies de cassation encore ouvertes, tandis que les familles des deux journalistes appellent à une mobilisation accrue de la société civile. Selon RFI Afrique.

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Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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