Gabon : Oligui Nguema somme Airtel et Canal+ de bâtir leurs sièges

Modern cityscape of Lagos, Nigeria, with residential and commercial buildings near the ocean.Photo : onaopemipo Rufus / Pexels

La sortie a claqué comme un avertissement. En sommant Airtel Gabon et Canal+ Gabon de passer des plans d’architecte aux chantiers effectifs de leurs sièges sociaux, faute de quoi ils s’exposent au retrait des parcelles concédées, voire à un départ pur et simple du territoire, Brice Clotaire Oligui Nguema a choisi la fermeté. La formule, « construisez ou partez », résume une doctrine assumée depuis la transition ouverte en août 2023 : rappeler aux investisseurs étrangers que les engagements pris sur le sol gabonais ne sauraient rester lettre morte. Reste à mesurer la portée réelle de la menace.

Un rapport de force asymétrique avec deux poids lourds du marché

Filiale du groupe indien Bharti Airtel, l’opérateur téléphonique dessert plusieurs millions d’abonnés au Gabon et se partage l’essentiel du marché de la téléphonie mobile avec Moov Africa. Il concentre une part déterminante des revenus fiscaux du secteur, des emplois qualifiés et des infrastructures 4G qui irriguent les provinces. Canal+ Gabon, filiale du groupe français désormais adossé à Vivendi puis à sa scission médias, occupe pour sa part une position quasi hégémonique sur la télévision payante, avec un maillage commercial que peu d’acteurs locaux pourraient reprendre à court terme.

Autrement dit, Libreville ne discute pas avec des acteurs interchangeables. Un départ précipité de l’un ou de l’autre créerait un vide industriel et commercial que ni l’État ni le tissu privé national ne sont aujourd’hui en mesure de combler. La menace présidentielle porte donc moins sur une éviction réelle que sur un rappel à l’ordre destiné à forcer l’exécution de promesses immobilières anciennes, souvent adossées à des concessions foncières avantageuses.

La souveraineté numérique en toile de fond

Derrière la question des sièges sociaux se profile un débat plus large sur la souveraineté numérique et audiovisuelle. Depuis sa prise de pouvoir, Brice Clotaire Oligui Nguema multiplie les signaux en direction des multinationales opérant dans les télécoms, l’énergie et les mines, avec un mot d’ordre : contribuer davantage à l’économie réelle du pays. La localisation des sièges, souvent perçue comme un symbole d’ancrage territorial, s’inscrit dans cette grammaire. Elle induit fiscalité résidente, emplois de direction, contrats de construction confiés à des entreprises locales et, à terme, transfert de compétences.

Le raisonnement se heurte cependant à la réalité des arbitrages internes des groupes concernés. Pour Bharti Airtel comme pour Canal+, les décisions d’investissement immobilier obéissent à des logiques régionales, arbitrées depuis Nairobi, Dubaï ou Paris. Immobiliser plusieurs dizaines de milliards de FCFA dans un siège gabonais suppose une visibilité réglementaire et fiscale que les récentes turbulences politiques d’Afrique centrale n’ont pas nécessairement renforcée.

Un test grandeur nature pour la doctrine Oligui

La partie qui s’ouvre est donc éminemment politique. Si les deux opérateurs cèdent et engagent rapidement les travaux, le chef de l’État engrangera une victoire symbolique forte à quelques mois d’échéances électorales, tout en confortant sa réputation de dirigeant capable d’imposer ses vues aux capitaux étrangers. À l’inverse, un enlisement ou, pire, un contentieux ouvert avec Airtel ou Canal+ enverrait un signal ambigu aux investisseurs que Libreville s’emploie par ailleurs à courtiser dans les mines, le bois transformé ou les hydrocarbures.

La question posée dépasse le cas d’espèce. Elle interroge la capacité de l’État gabonais à faire respecter ses concessions foncières sans mettre en péril l’équilibre concurrentiel de secteurs stratégiques. Le régulateur des télécoms, l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (ARCEP), n’a pas été associé publiquement à l’arbitrage, ce qui laisse la main entière au politique. Concrètement, tout se jouera dans les semaines à venir, entre pourparlers discrets et calendrier de travaux à afficher.

Reste que la marge de manœuvre de Libreville, en cas d’épreuve de force prolongée, demeure étroite. Se passer d’Airtel et de Canal+ supposerait de préparer des repreneurs crédibles, ce qui n’apparaît nulle part à l’agenda. La fermeté présidentielle vaut donc surtout comme méthode de négociation. Selon Gabon Review, l’exécutif entend obtenir des engagements datés et vérifiables, sans nécessairement aller jusqu’à la rupture.

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About the Author

Prosper Mbouma
Journaliste économique spécialisé dans les télécommunications et la souveraineté numérique. Ancien correspondant pour plusieurs publications panafricaines, Prosper Mbouma suit depuis une décennie les stratégies des opérateurs mobiles, les politiques spectrales et l'infrastructure numérique de l'Afrique francophone. Il analyse régulièrement les implications géopolitiques de la 5G et des câbles sous-marins.

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