L’Italie retire Karl Marx des programmes scolaires du secondaire

A group of children taking a test with focus and concentration in a classroom setting.Photo : This And No Internet 25 / Pexels

La décision de réviser les programmes scolaires italiens marque un tournant idéologique assumé. Le ministère de l’Instruction et du Mérite, dirigé par Giuseppe Valditara, a validé une refonte des contenus enseignés dans le secondaire qui réduit drastiquement la place accordée à Karl Marx, figure pourtant centrale de la pensée philosophique et économique du XIXe siècle. La mesure a provoqué une vague de réactions hostiles dans le milieu enseignant et au sein des partis d’opposition, qui dénoncent une lecture sélective de l’histoire intellectuelle européenne.

Une refonte assumée des programmes scolaires italiens

Les nouvelles orientations ministérielles privilégient l’héritage chrétien, la culture classique gréco-latine et les figures de la pensée libérale conservatrice. Le marxisme, longtemps enseigné comme l’un des grands courants structurants de la modernité, se voit relégué à une mention marginale, voire absent de certains parcours. Cette inflexion s’inscrit dans une série de décisions prises depuis l’arrivée au pouvoir de Giorgia Meloni en octobre 2022, qui ont touché les manuels d’histoire, les commémorations officielles et le financement des institutions culturelles.

Le ministre Valditara a défendu sa réforme en évoquant la nécessité de recentrer l’école sur les racines identitaires de la nation. Cette argumentation, largement reprise par les médias proches de la coalition Fratelli d’Italia–Lega–Forza Italia, suscite la colère des syndicats enseignants. Pour ces derniers, écarter Marx revient à priver les élèves d’outils d’analyse essentiels pour comprendre les dynamiques du capitalisme contemporain, les rapports sociaux et l’histoire des mouvements ouvriers européens.

Une bataille culturelle au cœur du projet Meloni

Le retrait de Marx des manuels italiens ne relève pas d’un simple ajustement pédagogique. Il traduit la volonté de la droite italienne au pouvoir de remodeler le récit national et de contester l’hégémonie culturelle longtemps attribuée à la gauche dans l’enseignement et l’édition. Depuis deux ans, Rome a multiplié les nominations à la tête de la RAI, des musées publics et des grandes institutions patrimoniales, en privilégiant des profils proches de la majorité.

Cette stratégie rappelle, à plus petite échelle, les offensives conduites en Hongrie par Viktor Orbán ou en Pologne sous le précédent gouvernement de Droit et Justice. La référence à une matrice identitaire conservatrice, articulée autour du christianisme et de la nation, constitue le fil conducteur d’une recomposition idéologique qui dépasse le seul cas italien. Plusieurs intellectuels européens y voient le signe d’un repli plus large sur des contre-modèles à l’universalisme issu des Lumières.

Reste que l’effacement programmé de Marx pose une question méthodologique. Comment enseigner la révolution industrielle, la naissance des syndicats, la pensée économique du XIXe siècle ou les débats sur l’État-providence sans aborder l’œuvre du philosophe de Trèves ? Plusieurs universitaires italiens ont publié des tribunes pour rappeler que le marxisme demeure un objet d’étude légitime, indépendamment des régimes politiques qui s’en sont historiquement réclamés. La confusion entre auteur et héritages politiques contestables nourrit, selon eux, une forme d’appauvrissement intellectuel.

Une décision aux échos européens

Pour les chancelleries arabes et africaines qui suivent les évolutions européennes, le geste de Rome n’est pas anodin. L’Italie reste un partenaire diplomatique et économique de premier plan en Méditerranée, et la matrice idéologique de son gouvernement influence directement sa politique migratoire, son rapport au Maghreb et ses positions à Bruxelles. Le plan Mattei pour l’Afrique, lancé en 2024, reflète déjà cette vision d’un partenariat fondé sur la souveraineté nationale plus que sur les solidarités héritées de la tradition tiers-mondiste.

Au-delà du symbole, l’épisode témoigne d’une transformation profonde du paysage intellectuel européen. Les programmes scolaires deviennent un terrain d’affrontement politique aussi sensible que les médias publics ou la justice. La manière dont les sociétés européennes choisiront de transmettre l’héritage critique du XIXe siècle dessinera, en partie, les contours du débat démocratique de la prochaine décennie. Selon Al Akhbar, la mesure est désormais effective dans plusieurs académies italiennes.

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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