Le spectre du « Grand Israël » : la guerre contre l’Iran ouvre la porte à une recomposition du Moyen-Orient

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Au Moyen-Orient, certaines guerres redessinent des frontières. D’autres redéfinissent les rapports de force. La confrontation actuelle entre Israël et l’Iran pourrait bien faire les deux.

Depuis plusieurs mois, la région glisse dangereusement vers une escalade majeure. Frappes aériennes, attaques de drones, opérations clandestines et sabotages ciblés témoignent d’un affrontement de plus en plus direct entre les deux puissances. Officiellement, l’objectif israélien est clair : empêcher l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire et démanteler le réseau militaire que Téhéran a construit dans la région.

Mais derrière cette confrontation, une autre question refait surface avec insistance : celle de l’expansion territoriale d’Israël et de la vision du « Grand Israël » défendue par une partie de l’extrême droite israélienne.

Car pour de nombreux observateurs du Moyen-Orient, l’affaiblissement de l’Iran pourrait ouvrir une nouvelle ère stratégique dans laquelle les équilibres territoriaux de la région seraient profondément transformés.

Une expansion territoriale déjà engagée

L’idée selon laquelle Israël chercherait à étendre son territoire n’est pas seulement un débat idéologique. Elle s’appuie sur des faits historiques bien réels.

Depuis 1967, Israël a pris le contrôle de plusieurs territoires au-delà de ses frontières reconnues.

Le plateau du Golan syrien en est l’exemple le plus clair. Occupé lors de la guerre des Six Jours, ce territoire stratégique dominant la Syrie et le Liban a été officiellement annexé par Israël en 1981. Pendant près de quarante ans, cette annexion est restée isolée sur le plan diplomatique. Mais en 2019, les États-Unis ont reconnu la souveraineté israélienne sur le Golan, donnant une nouvelle légitimité internationale à cette prise de contrôle territoriale.

Aujourd’hui, Israël y a développé des colonies, des infrastructures et une présence militaire durable. La même dynamique est visible dans les territoires palestiniens.

Depuis la guerre de 1967, la Cisjordanie est sous contrôle israélien. Au fil des décennies, l’expansion des colonies a profondément modifié la géographie politique du territoire. Plus de 700 000 colons israéliens vivent désormais en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Ce processus s’est accéléré ces dernières années.

En juillet 2024, la Knesset a adopté une résolution affirmant que la création d’un État palestinien représenterait une menace existentielle pour Israël. Dans le même temps, plusieurs responsables de la coalition gouvernementale ont annoncé leur intention d’étendre la souveraineté israélienne à l’ensemble de la Cisjordanie.

Pour ses partisans, il ne s’agit pas d’une annexion mais d’une « normalisation » de la souveraineté israélienne sur ce qu’ils appellent la « Judée-Samarie ».

L’idéologie du « Grand Israël »

Ces positions s’inscrivent dans une vision plus large portée par certains courants du sionisme religieux.

Selon cette lecture, l’État d’Israël devrait s’étendre sur l’ensemble de la terre biblique promise au peuple juif. Dans certaines interprétations, ce territoire est décrit comme s’étendant symboliquement « du Nil à l’Euphrate ». Si cette vision ne constitue pas la doctrine officielle de l’État israélien, elle est aujourd’hui défendue par plusieurs figures importantes du gouvernement.

Le ministre des Finances Bezalel Smotrich, leader du sionisme religieux, a déclaré à plusieurs reprises que la Cisjordanie devait être pleinement intégrée à l’État d’Israël et que la création d’un État palestinien devait être définitivement abandonnée.

Dans un documentaire diffusé en Europe, il affirmait également que « l’avenir de Jérusalem est de s’étendre vers l’est », évoquant une vision territoriale bien plus large que les frontières actuelles d’Israël.

En mars 2023, lors d’une conférence à Paris, Smotrich est apparu devant une carte représentant un territoire israélien incluant la Jordanie et les territoires palestiniens, provoquant un scandale diplomatique international.

Une déclaration américaine qui a fait trembler la région

Les inquiétudes ont pris une dimension encore plus internationale après les propos de l’ambassadeur américain en Israël, Mike Huckabee. Interrogé sur les frontières bibliques évoquées dans la Genèse — un territoire allant symboliquement du Nil à l’Euphrate — Huckabee a déclaré :

« It would be fine if they took it all. »

Autrement dit : « Ce serait très bien s’ils prenaient tout. »

Cette phrase a immédiatement provoqué une onde de choc diplomatique dans plusieurs capitales du Moyen-Orient. Pour de nombreux responsables arabes, ces propos donnent le sentiment qu’une vision expansionniste d’Israël bénéficie désormais d’un soutien politique dans certains cercles américains.

L’Iran, dernier verrou stratégique

Dans cette équation géopolitique, l’Iran représente aujourd’hui le principal contre-poids stratégique à Israël. Depuis deux décennies, Téhéran a construit un réseau d’alliances militaires dans toute la région : Hezbollah au Liban, milices chiites en Irak, groupes armés palestiniens et Houthis au Yémen.

Cette architecture constitue la principale force capable de contenir la puissance militaire israélienne au Moyen-Orient. C’est précisément cette structure que les opérations militaires actuelles cherchent à démanteler.

Si l’Iran venait à être durablement affaibli, Israël se retrouverait face à un environnement stratégique radicalement différent.

Une région au bord d’un basculement

C’est ce scénario qui alimente aujourd’hui les inquiétudes dans plusieurs capitales arabes.

Car si l’équilibre régional venait à basculer, le Moyen-Orient pourrait entrer dans une phase de recomposition territoriale et stratégique imprévisible.

Les frontières, déjà fragilisées par des décennies de conflits, pourraient devenir une nouvelle fois des lignes mouvantes.

Dans ce contexte, le concept du « Grand Israël », longtemps considéré comme un simple discours idéologique, apparaît soudain sous un jour beaucoup plus concret. Et dans une région déjà traversée par les tensions religieuses, les rivalités géopolitiques et les fractures historiques, cette perspective suffit à alimenter une inquiétude grandissante : celle d’un Moyen-Orient à la veille d’une transformation majeure.

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Prosper Akouegnon
Prosper possède 15 ans d'expérience dans le journalisme. Il a précedemment travaillé pour le journal le Républicain et Le Scorpion Akéklé à Lomé. Devant la montée en force de la presse en ligne et la chute des presses traditionnelles, il décide de monter le site d'information en ligne AfricTelegraph en 2015 et s'installe au Gabon.

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