La situation des ouvriers palestiniens de Cisjordanie s’est dégradée depuis le déclenchement de la guerre à Gaza en octobre 2023. Le retrait massif des permis de travail délivrés par les autorités israéliennes a privé près de 150 000 travailleurs de leur principale source de revenus, plongeant des familles entières dans une précarité aiguë. Pour beaucoup, le pain quotidien dépend désormais d’arrangements informels, parfois illégaux, tissés à travers les fissures du bouclage économique imposé aux territoires occupés.
Une main-d’œuvre cisjordanienne suspendue à Israël
Avant les attaques du 7 octobre, l’économie palestinienne reposait largement sur l’emploi transfrontalier. Les chantiers israéliens, l’agriculture et les zones industrielles des colonies absorbaient une part décisive de la main-d’œuvre cisjordanienne, générant des salaires deux à trois fois supérieurs aux barèmes locaux. Cette dépendance, souvent dénoncée par les économistes palestiniens, est devenue une vulnérabilité brutale lorsque les permis ont été révoqués en quelques jours.
La Banque mondiale, dans ses notes successives sur les territoires occupés, a chiffré à plusieurs milliards de dollars les pertes cumulées de l’économie palestinienne depuis le début du conflit. Le chômage en Cisjordanie a bondi, dépassant selon plusieurs estimations 30 % de la population active, contre environ 13 % avant la guerre. Les transferts publics de l’Autorité palestinienne, eux-mêmes affectés par la rétention des recettes douanières par Israël, ne suffisent plus à amortir le choc.
Le pain, marqueur d’une économie de pénurie
Dans ce contexte, le quotidien des familles ouvrières s’est rétréci autour de l’essentiel. Le pain, denrée centrale de l’alimentation palestinienne, cristallise les tensions. La hausse des prix de la farine, conjuguée à l’effondrement des revenus, a transformé un produit banal en variable d’ajustement. Plusieurs municipalités cisjordaniennes ont signalé une multiplication des distributions caritatives et une recomposition des solidarités villageoises autour des fours collectifs.
Selon les témoignages recueillis par la presse libanaise, certains ouvriers passent désormais plusieurs jours sans revenu fixe, alternant petits travaux agricoles, transports informels et entraide familiale. La consommation de viande, de produits laitiers et de fruits frais a fortement reculé dans les budgets domestiques. Les organisations humanitaires opérant à Hébron, Naplouse ou Jénine documentent une montée de l’insécurité alimentaire qui rappelle, sans atteindre encore l’ampleur de Gaza, les conditions de crises antérieures.
Contournements, contrebande et zones grises
Faute d’alternatives légales, une partie des travailleurs a basculé dans des circuits parallèles. Des filières de passage clandestin vers les chantiers israéliens se sont reconstituées à travers les brèches du mur de séparation, malgré le renforcement des patrouilles. Les passeurs facturent des sommes importantes pour acheminer les ouvriers, qui acceptent des journées sous-payées et sans aucune protection sociale, au risque de l’arrestation et de la détention administrative.
D’autres se tournent vers la contrebande de marchandises, notamment de carburants, de produits alimentaires ou de matériaux de construction, exploitant les écarts de prix entre Israël, les colonies et les zones palestiniennes. Cette économie grise, longtemps marginale, prend une place croissante dans les villes du nord de la Cisjordanie. Elle alimente en retour des tensions sécuritaires : raids de l’armée israélienne, démantèlements ponctuels, mais aussi rivalités locales autour du contrôle des routes et des points de passage.
Les autorités palestiniennes, prises en étau, peinent à réguler ces flux. Le ministère du Travail à Ramallah a tenté de relancer des programmes d’emplois publics et de soutien aux petites entreprises, sans disposer des moyens budgétaires nécessaires. Les bailleurs internationaux, mobilisés en priorité sur l’urgence humanitaire à Gaza, n’ont consacré que des enveloppes limitées à la Cisjordanie, accentuant l’impression d’un territoire mis en attente.
Un horizon économique verrouillé
À court terme, aucun signal ne laisse présager un retour massif des ouvriers palestiniens sur le marché du travail israélien. Le gouvernement de Benjamin Netanyahou a multiplié les déclarations en faveur d’un remplacement durable de cette main-d’œuvre par des travailleurs étrangers, recrutés notamment en Asie. Pour les familles cisjordaniennes, l’enjeu n’est plus seulement conjoncturel : il s’agit d’une recomposition structurelle de leur insertion économique, dans un environnement où chaque sac de farine se négocie au prix d’un risque.
Selon Al Akhbar, c’est désormais entre la faim et la contrebande que se joue, jour après jour, la fabrication du pain des ouvriers palestiniens.
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