Liban : Joseph Aoun fragilise le compromis sur le cessez-le-feu

Aerial view of Beirut's cityscape featuring historic architecture and urban skyline.Photo : Jo Kassis / Pexels

La présidence libanaise se trouve à nouveau exposée à un débat explosif sur le périmètre exact du cessez-le-feu conclu avec Israël à l’automne 2024. Selon le quotidien beyrouthin Al Akhbar, le chef de l’État Joseph Aoun aurait, en tentant de réparer une faille politique autour de l’accord, fini par en consacrer une lecture restrictive : la trêve ne protégerait que les cibles étatiques libanaises, à l’exclusion des positions du Hezbollah et de ses cadres. Une nuance lourde de conséquences pour la stabilité du pays du Cèdre.

Une présidence prise entre Washington, Tel-Aviv et la résistance

Élu en janvier 2025 après plus de deux ans de vacance présidentielle, Joseph Aoun, ancien commandant en chef de l’armée libanaise, s’efforce de tenir un équilibre fragile entre les exigences américaines, les frappes israéliennes récurrentes dans le sud et la sensibilité d’une partie de la population favorable au Hezbollah. La trêve entrée en vigueur fin novembre 2024 prévoyait l’arrêt des hostilités, le retrait israélien des localités frontalières et le déploiement de l’armée libanaise au sud du Litani.

Plus d’un an après son entrée en application, l’accord demeure largement inappliqué côté israélien, avec des bombardements quasi quotidiens visant des cadres présumés du Hezbollah, des véhicules civils et des localités du Liban-Sud. Beyrouth multiplie les protestations diplomatiques, sans parvenir à infléchir la position de l’État hébreu, qui invoque un droit de poursuite des cibles jugées hostiles.

La lecture présidentielle qui divise

D’après Al Akhbar, l’entourage présidentiel aurait laissé entendre que le cessez-le-feu, dans son économie générale, ne couvrirait que les institutions et les forces de l’État libanais : l’armée, les bâtiments officiels, les infrastructures publiques. Les cadres et positions du Hezbollah, eux, resteraient hors du parapluie diplomatique de la trêve. Une telle interprétation revient, dans les faits, à valider la doctrine israélienne de frappes sélectives au nord de la frontière.

Pour les détracteurs de cette ligne, elle revient à scinder le territoire libanais en deux régimes de souveraineté, et à acter que la protection offerte par l’accord ne s’étend pas à l’ensemble des citoyens et formations politiques du pays. Le quotidien souligne le paradoxe : en cherchant à consolider l’accord auprès des partenaires occidentaux, le palais de Baabda en aurait affaibli la portée intérieure.

Un précédent qui pèse sur la cohésion nationale

La controverse intervient alors que le gouvernement de Nawaf Salam, formé en février 2025, travaille à un plan de monopole étatique des armes, l’une des principales exigences américaines et saoudiennes pour débloquer l’aide à la reconstruction du Sud. Les destructions causées par treize mois de guerre y sont chiffrées par la Banque mondiale à plusieurs milliards de dollars, dans un pays déjà étranglé par une crise financière qui a divisé le pouvoir d’achat par cinq depuis 2019.

Le Hezbollah, sorti militairement affaibli mais toujours politiquement central, observe avec méfiance toute formulation qui laisserait entendre qu’il se trouve hors du champ de la trêve. Ses dirigeants ont, à plusieurs reprises depuis l’été, rappelé que la défense du territoire ne pouvait être segmentée et que toute frappe israélienne, quelle que soit sa cible, constituait une violation de l’accord parrainé par les États-Unis et la France.

Reste que la marge de manœuvre du président Aoun est étroite. L’envoyée américaine pour le dossier libanais maintient une pression constante sur Beyrouth pour accélérer le désarmement au sud du Litani, condition explicite du soutien de Washington à un Liban exsangue. Dans le même temps, l’armée libanaise, dont Joseph Aoun est issu, subit les conséquences directes des frappes israéliennes : plusieurs de ses militaires ont été tués depuis la signature de la trêve, sans que l’enquête internationale promise ait abouti.

La séquence ouverte par cette interprétation présidentielle pourrait peser sur l’équation politique des prochains mois, entre une opinion publique meurtrie, un gouvernement sous tutelle financière et un voisin du sud peu enclin à respecter la lettre des engagements. Selon Al Akhbar.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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