La gauche libanaise se trouve à nouveau placée devant ses contradictions. Dans une tribune publiée par le quotidien Al Akhbar, l’auteur interroge les raisons qui empêcheraient les courants progressistes du pays de s’inscrire pleinement dans le front de résistance contre Israël. Le texte, rédigé sur un ton volontairement provocateur, prolonge un débat ancien au sein de la scène politique libanaise, où les héritiers du marxisme arabe et du nationalisme de gauche peinent depuis deux décennies à clarifier leur positionnement vis-à-vis du Hezbollah et de l’axe dit de la résistance.
Une gauche sommée de clarifier son positionnement stratégique
L’argumentaire développé par Al Akhbar repose sur un constat : la guerre menée par Israël à Gaza depuis octobre 2023, puis l’extension du conflit au sud du Liban, auraient dû constituer un moment de bascule pour les formations de gauche. Le Parti communiste libanais, l’Organisation de l’action communiste et plusieurs collectifs issus de la mouvance altermondialiste sont régulièrement cités comme des acteurs susceptibles de rejoindre une dynamique unitaire. Or, selon le journal, ces structures demeurent confinées à un soutien rhétorique, sans engagement opérationnel comparable à celui des décennies passées.
La référence implicite renvoie à la période de la Résistance nationale libanaise, lancée en 1982 contre l’occupation israélienne du sud du pays. Cette coalition, dans laquelle communistes et nationalistes syriens jouèrent un rôle militaire de premier plan, est devenue dans la mémoire militante un étalon de mesure. Pour les éditorialistes proches du Hezbollah, la gauche actuelle souffrirait d’un décrochage entre son corpus idéologique anti-impérialiste et la réalité d’un conflit asymétrique avec l’État hébreu.
Le poids des fractures internes au camp progressiste
Le débat charrie cependant des lignes de fracture profondes. Une partie de la gauche libanaise, particulièrement visible depuis le soulèvement d’octobre 2019, a fait du rejet de tous les appareils confessionnels — y compris du parti chiite — un axe central de son discours. Pour ces militants, l’engagement aux côtés du Hezbollah reviendrait à cautionner un système politique dénoncé pour sa corruption et sa captation des institutions. La crise économique qui frappe le Liban depuis 2019, avec une dépréciation de la livre supérieure à 95 %, a accentué cette défiance envers l’ensemble des formations établies.
À l’inverse, un autre segment de la gauche considère que la priorité géopolitique l’emporte sur la critique du système confessionnel. Ce courant met en avant la continuité historique entre la lutte palestinienne, la résistance au sud-Liban et les mobilisations contre la normalisation arabo-israélienne portée par les accords d’Abraham depuis 2020. La tribune d’Al Akhbar s’inscrit clairement dans cette seconde lecture, en pressant les organisations progressistes de dépasser leurs réticences institutionnelles.
Un débat qui dépasse les frontières libanaises
La discussion engagée par le quotidien beyrouthin résonne au-delà du seul cadre national. Dans plusieurs capitales arabes, la séquence ouverte par la guerre de Gaza a ravivé les questionnements sur l’articulation entre luttes sociales internes et confrontation régionale avec Israël. En Tunisie, en Algérie ou au Maroc, des formations héritières des gauches arabes traversent des débats comparables, oscillant entre soutien populaire à la cause palestinienne et critique des appareils armés affiliés à l’axe Téhéran-Damas.
Pour le Liban, l’enjeu est plus immédiat. Les frappes israéliennes répétées sur la banlieue sud de Beyrouth, sur la Bekaa et sur le Sud ont fragilisé le tissu militant traditionnel. Plusieurs cadres de gauche ont été tués ou déplacés depuis le déclenchement des hostilités à la frontière en octobre 2023. La reconfiguration du paysage politique qui suivra le cessez-le-feu conclu fin 2024 sous médiation américaine et française pourrait redessiner les rapports de force entre formations de résistance et partis civils.
Reste une interrogation que la tribune ne tranche pas : la gauche libanaise dispose-t-elle encore des moyens humains et organisationnels pour peser sur le terrain, indépendamment de ses choix idéologiques ? La réponse engagera autant l’avenir du courant progressiste que la physionomie du futur front intérieur libanais. Selon Al Akhbar, l’attentisme actuel n’est plus tenable.
Pour aller plus loin
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