CNN justifie le ciblage de journalistes par Israël à Gaza

Military person in camouflage with camera amidst rubble, capturing images.Photo : Олександр Рихлицький / Pexels

La couverture médiatique de la guerre à Gaza vient de franchir un nouveau seuil polémique. Selon une analyse publiée par le journal libanais Al Akhbar, la chaîne américaine CNN aurait épousé la grille de lecture de l’armée israélienne en présentant certains journalistes palestiniens tués dans la bande de Gaza comme des combattants ou des cadres de factions armées. Pour le quotidien beyrouthin, cette posture marque la chute du masque de l’« information libre » revendiquée par les grands réseaux occidentaux. Le sujet dépasse la simple controverse éditoriale : il touche au statut juridique des reporters en zone de guerre et à la responsabilité des diffuseurs internationaux.

Une lecture éditoriale alignée sur le récit militaire israélien

Al Akhbar reproche à CNN d’avoir accordé un crédit quasi automatique aux communiqués de Tsahal qualifiant plusieurs journalistes visés de membres du Hamas ou du Jihad islamique. Le média libanais souligne que la chaîne américaine reprend ces qualifications sans toujours y adjoindre les démentis des employeurs des victimes, qu’il s’agisse d’Al Jazeera, de l’agence Anadolu ou de médias palestiniens locaux. Cette asymétrie, estime le quotidien, revient à entériner une justification implicite des frappes ayant tué des reporters dans l’enclave depuis le 7 octobre 2023.

L’argumentaire d’Al Akhbar repose sur une comparaison entre les standards éditoriaux affichés par CNN et la pratique observée à Gaza. La chaîne, qui revendique un journalisme de vérification, est accusée de suspendre ce principe lorsqu’il s’agit de victimes palestiniennes du métier. Le quotidien libanais relève que les éléments de preuve avancés par l’armée israélienne sont rarement soumis à un examen contradictoire, alors même que les organisations professionnelles internationales en contestent régulièrement la solidité.

Un bilan inédit pour la profession

Le contexte donne au débat une portée particulière. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) et la Fédération internationale des journalistes (FIJ) ont documenté, depuis le déclenchement de la guerre, la mort de plus de deux cents professionnels des médias à Gaza, ce qui en fait le conflit le plus meurtrier pour la profession depuis la création de ces organismes. Plusieurs frappes ciblées ont visé des équipes en gilets identifiés « Press », notamment à proximité de l’hôpital al-Chifa et dans le sud de l’enclave.

Pour Al Akhbar, la mécanique discursive est rodée. L’armée israélienne publie une note présentant le journaliste tué comme un opérateur militaire ; les grandes rédactions occidentales relaient l’information avec un conditionnel prudent ; l’accusation s’installe sans qu’aucune enquête indépendante ne vienne la confirmer ou l’infirmer. Le journal libanais y voit un glissement préoccupant : la frontière entre information et légitimation de la cible se brouille. Reste que cette critique, formulée depuis Beyrouth, s’inscrit elle-même dans une bataille narrative régionale où chaque acteur défend son cadre.

Un enjeu de souveraineté informationnelle pour le monde arabe

Au-delà du cas CNN, l’article touche à une préoccupation structurante des capitales arabes : la dépendance aux récits produits par les grands réseaux anglo-saxons. Plusieurs pays de la région, du Qatar aux Émirats arabes unis en passant par l’Arabie saoudite et l’Égypte, ont investi massivement dans leurs propres écosystèmes médiatiques précisément pour contrer ce déséquilibre. La guerre de Gaza accélère cette dynamique. Les chaînes panarabes Al Jazeera et Al Arabiya, ainsi que des médias plus militants comme Al Mayadeen ou Al Akhbar lui-même, capitalisent sur la défiance grandissante envers les diffuseurs occidentaux.

Pour les diplomaties africaines francophones et moyen-orientales, l’enjeu n’est pas seulement symbolique. La perception du conflit conditionne les positions exprimées dans les enceintes multilatérales, des votes à l’Assemblée générale des Nations unies aux débats à l’Organisation de la coopération islamique. Quand un grand média international est suspecté de partialité, c’est aussi la valeur des documents qu’il produit comme matière première du débat public qui s’érode. Concrètement, plusieurs ministères de l’Information de la région envisagent désormais de renforcer leurs cellules de veille pour proposer des contre-récits sourcés en temps réel.

La controverse soulevée par le quotidien libanais s’inscrit donc dans une recomposition plus large des rapports de force médiatiques entre Washington, les capitales européennes et le monde arabe. Selon Al Akhbar, l’épisode CNN illustre l’écart persistant entre les principes proclamés et la pratique sur le terrain.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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