Au Liban, la désignation du futur procureur général de cassation cristallise une bataille feutrée au sommet de l’État. Selon le quotidien beyrouthin Al Akhbar, un conseiller du président Joseph Aoun s’emploierait, en coulisses, à promouvoir un candidat contesté pour ce poste stratégique de la magistrature, au risque d’attiser une nouvelle polémique sur l’indépendance du pouvoir judiciaire libanais. L’affaire intervient alors que le pays peine à reconstruire la crédibilité de ses institutions après six années de crise.
Une nomination judiciaire sous influence politique
Le poste de procureur général près la Cour de cassation figure parmi les plus sensibles de l’appareil d’État libanais. Son titulaire supervise l’action publique sur l’ensemble du territoire et arbitre, dans les faits, l’avancée ou l’enlisement des dossiers les plus politiques, de l’enquête sur l’explosion du port de Beyrouth aux affaires de détournement bancaire. La presse beyrouthine rapporte qu’un proche conseiller du chef de l’État aurait endossé un rôle d’intermédiaire pour faire prévaloir un nom auprès des pôles communautaires qui se partagent la décision.
Al Akhbar décrit une mécanique de tractations parallèles dans laquelle le conseiller présidentiel, comparé ironiquement à la figure d’« Abou Omar », joue le marketing politique d’une candidature dont le profil susciterait pourtant des réserves au sein du Conseil supérieur de la magistrature. Ce jeu d’influence rappelle les pratiques antérieures, lorsque les nominations judiciaires étaient négociées entre les principaux blocs confessionnels selon une logique de quotas, plutôt que sur des critères de compétence et d’intégrité.
Quand le pouvoir confie la justice à des magistrats sous enquête
Le quotidien va plus loin en pointant ce qu’il qualifie de paradoxe institutionnel majeur. Selon ses informations, plusieurs des magistrats pressentis pour des postes-clés, dont celui de procureur général, feraient actuellement l’objet de procédures devant l’Inspection judiciaire, l’organe interne chargé du contrôle disciplinaire des juges. Confier les leviers de l’action publique à des responsables eux-mêmes signalés à cette instance reviendrait, selon la lecture du journal, à officialiser une forme de capture du pouvoir judiciaire par les réseaux qu’il est censé contrôler.
Cette dénonciation s’inscrit dans un contexte politique tendu. Joseph Aoun, élu en janvier 2025 après plus de deux ans de vacance présidentielle, avait fait de la restauration de l’État et de l’indépendance de la justice l’un des piliers de son discours d’investiture. Le premier ministre Nawaf Salam, ancien président de la Cour internationale de justice, avait formulé des engagements similaires. La perspective de voir des nominations sensibles arbitrées par des conseillers politiques fragilise ce récit réformateur, à l’heure où les bailleurs internationaux conditionnent toute aide à des gages tangibles de gouvernance.
Un signal préoccupant pour les bailleurs et la diaspora
Les conséquences dépassent le cercle institutionnel libanais. Le Fonds monétaire international, l’Union européenne et plusieurs capitales du Golfe ont fait de la réforme judiciaire un préalable à toute reprise du soutien financier. La Banque mondiale, qui suit de près les dossiers de fraude bancaire et de blanchiment hérités de l’effondrement de 2019, attend des signaux concrets sur la capacité du parquet à poursuivre les responsables de la déconfiscation des dépôts. Une nomination contestée au sommet du parquet de cassation pourrait raviver la défiance des partenaires extérieurs et compliquer les négociations en cours autour d’un éventuel programme avec le FMI.
Sur le plan intérieur, la magistrature libanaise reste fracturée entre une frange réformatrice, qui plaide pour une refonte du Conseil supérieur de la magistrature et un détachement réel du pouvoir politique, et un appareil traditionnel adossé aux principaux partis confessionnels. Plusieurs juges d’instruction, dont Tarek Bitar dans le dossier du port de Beyrouth, ont vu leurs investigations entravées par des recours administratifs et des batailles de procédure. Le choix du futur procureur général déterminera, dans une large mesure, la marge de manœuvre dont disposeront ces dossiers à fort retentissement.
Reste à savoir si la polémique soulevée par la presse contraindra la présidence à revoir ses arbitrages ou si la logique consociative, profondément enracinée à Baabda et au Grand Sérail, l’emportera une fois encore. Selon Al Akhbar, les prochaines semaines seront décisives pour mesurer l’écart entre les promesses de redressement institutionnel et la pratique réelle du nouveau pouvoir libanais.
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