Liban : la Résistance, le pouvoir et l’État au cœur du débat

Captured view of Beirut's skyline with the Lebanese flag during sunset, showcasing urban architecture.Photo : Jo Kassis / Pexels

La question du rapport entre la Résistance, le pouvoir et l’État libanais agite à nouveau la scène politique de Beyrouth. Dans une analyse publiée par le quotidien Al Akhbar, ce triptyque est présenté comme la matrice qui structure aujourd’hui les choix stratégiques du pays du Cèdre, dans un contexte régional bouleversé par la guerre menée par Israël contre Gaza et le sud du Liban. La réflexion intervient à un moment charnière, où l’équilibre interne libanais est questionné par ses partenaires extérieurs comme par ses propres composantes confessionnelles.

Une équation politique héritée de Taëf

Le débat sur la Résistance armée et son articulation avec les institutions n’est pas neuf. Depuis l’accord de Taëf signé en 1989, qui a mis fin à quinze années de guerre civile, la République libanaise vit avec une ambiguïté assumée : un État dont l’armée régulière coexiste avec une force de résistance, principalement incarnée par le Hezbollah, dont la légitimité a été reconnue par les déclarations ministérielles successives. Cette architecture singulière a longtemps été défendue comme la garantie d’une dissuasion face à Israël, faute de capacités militaires conventionnelles suffisantes pour l’armée libanaise.

Reste que cette construction est aujourd’hui mise à rude épreuve. La guerre ouverte sur le front sud entre l’automne 2023 et la fin 2024, ponctuée par l’élimination de plusieurs cadres du parti chiite et par des destructions massives dans la Banlieue sud de Beyrouth ainsi que dans le Sud et la Bekaa, a fragilisé le dispositif militaire de la Résistance. Le cessez-le-feu conclu fin novembre 2024, sous parrainage américain et français, a relancé avec acuité la question du monopole étatique sur la violence légitime.

Pouvoir, État et exigences extérieures

Selon la lecture proposée par Al Akhbar, une partie de la classe politique libanaise tend à confondre le pouvoir, entendu comme exercice conjoncturel de fonctions exécutives, et l’État compris comme institution durable porteuse de souveraineté. Cette confusion alimenterait, d’après le quotidien, une vulnérabilité face aux injonctions extérieures, notamment celles formulées par Washington et plusieurs capitales européennes pour exiger un désarmement rapide du Hezbollah au profit des seules forces armées libanaises.

La feuille de route présentée par l’émissaire américain, et reprise pour partie par les autorités de Beyrouth, prévoit un transfert progressif des armes au sud du fleuve Litani vers l’armée nationale. L’application de ce calendrier reste toutefois suspendue à plusieurs paramètres : retrait effectif des forces israéliennes des points encore occupés, reconstruction des zones sinistrées et règlement de la question des prisonniers. Sur le terrain, les frappes israéliennes se sont poursuivies de manière sporadique en 2025, alimentant le scepticisme d’une partie de l’opinion quant à la solidité des engagements pris.

Une bataille de définitions

Au-delà du dossier militaire, l’analyse publiée à Beyrouth insiste sur une bataille sémantique. Présenter la Résistance comme un acteur extérieur à l’État reviendrait, selon cette grille de lecture, à valider la lecture israélienne et occidentale du conflit. À l’inverse, en faire un prolongement organique du contrat national permettrait de préserver une marge de négociation face aux pressions diplomatiques exercées sur le président de la République, sur le Premier ministre et sur le chef du Parlement.

Cette controverse n’est pas seulement intellectuelle. Elle conditionne directement les choix budgétaires, sécuritaires et diplomatiques du gouvernement formé en 2025. Les bailleurs internationaux, du Fonds monétaire international aux pays du Golfe, conditionnent désormais leur soutien financier à des réformes institutionnelles incluant, plus ou moins explicitement, une clarification du statut des armes hors État. Le Liban, dont le PIB s’est contracté de plus de 40 % depuis 2019 et dont la livre a perdu l’essentiel de sa valeur, dispose d’une marge de manœuvre étroite.

Concrètement, les responsables libanais doivent composer avec trois temporalités : celle, immédiate, des exigences sécuritaires américaines ; celle, intermédiaire, de la reconstruction estimée à plusieurs milliards de dollars par la Banque mondiale ; et celle, plus longue, d’un nouveau pacte national. La capacité du pouvoir exécutif à articuler ces horizons sans entamer la cohésion communautaire déterminera la trajectoire du pays pour les prochaines années. Selon Al Akhbar, c’est cette articulation qui constitue le véritable test de souveraineté pour la République libanaise.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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