La BCEAO réunit à Dakar une conférence sur les crypto-actifs

Scenic view of colorful colonial buildings and boats on Goree Island, Senegal.Photo : Emeka Mbaebie / Pexels

La capitale sénégalaise accueille depuis le 8 mai une conférence internationale de la Banque Centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) entièrement consacrée aux crypto-actifs et à la finance numérique. Placé sous le thème « Crypto-actifs et innovations numériques : opportunités et défis pour la stabilité monétaire et financière », le rendez-vous de Dakar rassemble régulateurs, experts et représentants du secteur privé autour d’une question devenue centrale pour les banques centrales du continent : comment encadrer ces nouveaux instruments sans freiner l’innovation, ni fragiliser le franc CFA.

Une banque centrale en quête de doctrine sur les crypto-actifs

Pour la BCEAO, l’enjeu dépasse la simple veille technologique. La diffusion rapide des stablecoins, des plateformes d’échange et des services financiers décentralisés bouscule les canaux traditionnels de transmission de la politique monétaire dans les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). L’institution dirigée par Jean-Claude Kassi Brou cherche à structurer une réponse coordonnée, alors que plusieurs juridictions africaines avancent en ordre dispersé entre interdiction, tolérance et régulation explicite.

Les travaux de Dakar visent précisément à approfondir les réflexions sur les enjeux stratégiques et opérationnels associés à ces innovations. Concrètement, il s’agit de renforcer la capacité des institutions à assurer leur mandat de stabilité monétaire et financière, dans un environnement où les flux de valeur transitent de plus en plus par des infrastructures privées et transfrontalières. La conférence offre un cadre d’échanges pour confronter les expériences de différents continents, dans un secteur où le retard normatif peut se payer cher.

Stabilité monétaire et souveraineté financière en ligne de mire

La problématique de la souveraineté traverse l’ensemble des discussions. Dans une zone monétaire arrimée à l’euro et engagée dans un projet de réforme du franc CFA, l’irruption des crypto-actifs ajoute une couche de complexité. Les transferts en stablecoins libellés en dollars contournent par construction les circuits bancaires régulés et compliquent la traçabilité des capitaux. La BCEAO redoute, comme d’autres banques centrales émergentes, un phénomène de « cryptoïsation » qui viendrait éroder la demande de monnaie locale et affaiblir l’efficacité des taux directeurs.

Face à ce risque, plusieurs pistes alimentent les débats de la capitale sénégalaise. La piste d’une monnaie numérique de banque centrale (MNBC) figure en bonne place, à l’image des projets pilotes lancés au Nigeria avec l’eNaira ou en Afrique du Sud. Le régulateur ouest-africain examine également les dispositifs prudentiels applicables aux prestataires de services sur actifs numériques, ainsi que les exigences de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme, dossier sensible alors que plusieurs États de la sous-région sont sous surveillance du Groupe d’action financière.

Un marché ouest-africain en pleine effervescence numérique

Le contexte de marché justifie l’urgence du chantier. L’Afrique de l’Ouest figure parmi les zones où l’adoption des crypto-actifs progresse le plus vite, portée par une jeunesse connectée, un taux de bancarisation encore limité et un coût élevé des transferts de fonds traditionnels. Le Nigeria voisin est régulièrement classé dans le peloton de tête mondial pour le volume d’échanges peer-to-peer, et cette dynamique déborde naturellement sur les économies francophones de l’UEMOA, du Sénégal au Bénin en passant par la Côte d’Ivoire.

Dans le même temps, l’écosystème fintech régional se structure. Le mobile money, déjà massivement adopté, constitue un pont naturel vers les usages crypto, notamment pour les paiements transfrontaliers et les envois de la diaspora. Reste que cette intégration soulève des défis techniques et juridiques considérables, qu’il s’agisse de l’interopérabilité des systèmes, de la protection des consommateurs ou du traitement comptable des actifs numériques détenus par les banques commerciales.

À Dakar, la BCEAO entend tirer parti de ces journées pour poser les jalons d’un cadre régional cohérent, susceptible d’inspirer la future réglementation dans l’ensemble de l’UEMOA. Les conclusions des panels devraient nourrir les travaux internes de l’institut d’émission, qui n’a pas encore arbitré publiquement entre régulation stricte des prestataires privés et émission éventuelle d’une monnaie numérique souveraine. Selon Financial Afrik, la conférence réunit experts, décideurs et acteurs du secteur financier autour de ces problématiques.

Pour aller plus loin

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About the Author

Aïcha Diallo
Journaliste financière, Aïcha Diallo couvre les marchés de capitaux ouest-africains, le secteur bancaire et le paiement mobile. Diplômée en finance d'une grande école de commerce, elle a travaillé dans l'analyse économique avant de se consacrer au journalisme. Elle décrypte les stratégies des groupes bancaires panafricains et les décisions des régulateurs régionaux.

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