La trajectoire diplomatique et sécuritaire des Émirats arabes unis (EAU) sous la conduite de Mohammed ben Zayed Al Nahyane, communément désigné par ses initiales MBZ, est désormais scrutée comme un facteur de déstabilisation potentielle du voisinage arabe. Selon une analyse publiée par le quotidien libanais Al Akhbar, le président émirati prendrait des risques considérables en engageant son pays dans une logique de confrontation, en particulier sur le dossier soudanais, au point que l’hypothèse d’un glissement vers la guerre n’est plus écartée par certains observateurs régionaux.
Une posture émiratie de plus en plus contestée
Le titre choisi par le journal beyrouthin, qui peut se traduire par « Ben Zayed joue l’avenir des Émirats : et que la guerre advienne », condense la thèse défendue par la publication. Abou Dhabi, longtemps présentée comme une plateforme commerciale et financière neutre, apparaît dans cette lecture comme un acteur militaire et politique offensif, prêt à assumer des coûts élevés pour préserver son influence du Sahel à la Corne de l’Afrique. La fédération, qui s’était imposée comme un hub des services et de la logistique mondiale, voit son image d’État pivot remise en cause par ses propres choix d’engagement extérieur.
L’argumentaire s’appuie sur la séquence soudanaise. Depuis le déclenchement du conflit entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide (FSR) en avril 2023, plusieurs rapports d’experts onusiens et enquêtes journalistiques ont pointé un soutien matériel attribué aux EAU au profit des paramilitaires dirigés par Mohammed Hamdan Dagalo, dit Hemedti. Abou Dhabi rejette ces accusations. Reste que le gouvernement de Port-Soudan a rompu, en pratique, le dialogue politique avec la capitale émiratie, accusée d’alimenter une guerre qui a provoqué l’un des plus graves désastres humanitaires de la décennie.
Le Soudan, point de bascule d’une stratégie régionale
Pour Al Akhbar, le calcul prêté à MBZ traduit une vision où l’influence se mesure d’abord par la capacité à façonner les rapports de force armés, et non plus seulement par l’investissement, la médiation ou la diplomatie économique. Cette grille de lecture, déjà éprouvée au Yémen aux côtés de la coalition saoudienne, puis en Libye, en Somalie et dans la zone du Tigré, atteindrait au Soudan un seuil critique. La proximité géographique avec la mer Rouge, corridor stratégique pour le commerce mondial, transforme chaque arbitrage en signal envoyé à Riyad, au Caire, à Ankara et à Tel-Aviv.
Concrètement, la guerre soudanaise place Abou Dhabi en porte-à-faux avec l’Égypte, soutien historique de l’armée soudanaise, et installe une compétition souterraine avec l’Arabie saoudite, parrain des pourparlers de Djeddah. La logique d’alignement panarabe qui prévalait dans les années 2010 cède la place à une concurrence ouverte entre puissances du Golfe pour le contrôle des routes commerciales et des chaînes de valeur agricoles et minières africaines. Le Soudan, riche en or et en terres arables, cristallise cette rivalité.
Un coût stratégique pour la fédération
L’analyse libanaise insiste sur la facture politique potentielle pour les EAU. La diplomatie émiratie a investi massivement, ces dernières années, dans la normalisation avec Israël via les accords d’Abraham signés en 2020, dans le rapprochement avec la Turquie et dans la réintégration de la Syrie au sein de la Ligue arabe. Une escalade soudanaise, attribuée à Abou Dhabi, fragiliserait ce capital relationnel. Les capitales africaines, déjà courtisées par Pékin, Moscou et Ankara, pourraient considérer la fédération comme un partenaire encombrant plutôt que comme un investisseur de référence.
Reste la question de la profondeur intérieure. Les EAU comptent moins d’un million de citoyens pour près de dix millions d’habitants. Cette asymétrie démographique limite la capacité d’engagement militaire direct et impose un recours à des relais locaux, à des sociétés privées et à des achats d’armements sophistiqués. La stratégie de MBZ repose donc sur une externalisation des risques, dont les retours de bâton, en cas d’enlisement africain, pèseraient lourdement sur la stabilité économique d’un État dont le modèle suppose la confiance des marchés et la fluidité des flux.
Par ailleurs, l’éventualité d’une dégradation sécuritaire dans le Golfe, sur fond de tensions persistantes avec l’Iran et de recomposition post-Gaza, ajoute une variable supplémentaire à l’équation. Selon Al Akhbar, c’est l’ensemble de ces paramètres qui justifie l’avertissement adressé au dirigeant émirati.
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