L’ISRA et l’ITA dénoncent une crise budgétaire sans précédent

High-tech indoor plant laboratory using LED lights for research.Photo : Resham Kumari / Pexels

La souveraineté alimentaire du Sénégal, érigée en priorité par le tandem Diomaye Faye–Ousmane Sonko, vacille sur ses fondations scientifiques. L’Intersyndicale de l’Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA) et de l’Institut de technologie alimentaire (ITA) dénonce une crise budgétaire et structurelle qualifiée de sans précédent dans l’histoire des deux établissements. Les représentants des personnels alertent sur un décrochage qui compromet, selon eux, la capacité du pays à nourrir durablement sa population.

Une recherche agricole à l’os malgré les ambitions affichées

L’ISRA, principal opérateur de recherche agronomique au Sénégal, et l’ITA, bras armé de la valorisation agro-industrielle, constituent depuis des décennies l’épine dorsale du savoir agricole national. Sélection variétale, semences améliorées, technologies post-récolte, transformation des produits locaux : leurs travaux irriguent l’ensemble des filières, du riz de la vallée du fleuve au mil du bassin arachidier. Or, leurs syndicats décrivent une situation financière exsangue, marquée par des retards de paiement, une stagnation des dotations et une incapacité croissante à renouveler équipements et infrastructures.

Les personnels pointent un paradoxe difficile à soutenir. Les autorités multiplient les déclarations en faveur de la souveraineté alimentaire et de la valorisation des productions locales, mais les moyens alloués aux deux instituts qui doivent matériellement la rendre possible ne suivent pas. Plusieurs programmes de recherche seraient menacés d’interruption, faute de crédits de fonctionnement. Des laboratoires fonctionnent en mode dégradé, et la fuite des compétences vers le privé ou l’international s’accentue.

Un bras de fer social qui s’installe

Au-delà du diagnostic financier, l’Intersyndicale dénonce une gouvernance qu’elle juge déconnectée des réalités du terrain. Les revendications portent à la fois sur le règlement des arriérés salariaux et indemnitaires, sur la sécurisation des carrières des chercheurs et techniciens, et sur une refonte du modèle de financement. Les représentants des travailleurs réclament un dialogue immédiat avec les ministères de tutelle, notamment celui en charge de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire, ainsi qu’un arbitrage au plus haut niveau de l’État.

L’avertissement est explicite. Sans réponse rapide, les syndicats n’écartent pas un durcissement du mouvement, susceptible de paralyser des activités déjà fragilisées. Pour un secteur stratégique où chaque campagne agricole engage la sécurité alimentaire de millions de ménages, l’enjeu dépasse le strict cadre social. Une interruption prolongée des travaux de l’ISRA priverait les producteurs des semences de nouvelle génération nécessaires pour s’adapter au stress hydrique et aux ravageurs émergents. Côté ITA, ce sont les programmes d’incorporation de céréales locales dans la boulangerie et la transformation qui pourraient pâtir.

L’équation budgétaire face aux promesses de Vision 2050

Le Référentiel Sénégal 2050, feuille de route économique des nouvelles autorités, place l’agriculture, la pêche et l’agro-industrie parmi les moteurs de la transformation structurelle. La trajectoire suppose un effort soutenu sur la recherche-développement, l’innovation variétale et l’industrialisation des chaînes de valeur agricoles. Les organisations syndicales rappellent que ces ambitions resteront théoriques sans un réinvestissement massif dans le capital humain scientifique et les infrastructures de laboratoire.

Plusieurs partenaires techniques et financiers, dont la Banque mondiale, le Fonds international de développement agricole (FIDA) et la coopération européenne, soutiennent des programmes hébergés par les deux instituts. Une dégradation prolongée de la situation interne pourrait fragiliser ces partenariats, voire compromettre la mobilisation de cofinancements. Dans un contexte budgétaire national contraint, marqué par la révision à la baisse des perspectives macroéconomiques et un audit serré des finances publiques, la marge de manœuvre de l’exécutif demeure étroite.

Reste que l’arbitrage paraît difficilement contournable. Les responsables syndicaux soulignent que le coût d’une remise à niveau des moyens de l’ISRA et de l’ITA pèse infiniment moins que celui d’une dépendance accrue aux importations alimentaires, dont la facture grève chaque année la balance commerciale du Sénégal. Le gouvernement est désormais attendu sur des engagements chiffrés et un calendrier d’exécution. Selon PressAfrik, l’Intersyndicale entend maintenir la pression jusqu’à l’ouverture de négociations formelles.

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Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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