Jamal Suleiman rallie Ahmad al-Charaa et divise la scène syrienne

Charming old buildings and narrow alleyways in historic Damascus, Syria.Photo : mori dad / Pexels

Le rapprochement entre l’acteur Jamal Suleiman et le nouveau dirigeant syrien Ahmad al-Charaa s’est imposé comme l’un des sujets les plus commentés de la scène culturelle damascène. L’image du comédien, longtemps associé aux feuilletons historiques du monde arabe, en compagnie de l’ancien chef de Hayat Tahrir al-Cham aujourd’hui à la tête de l’État syrien, a suscité un mélange de stupeur et de sarcasme dans les milieux intellectuels du Levant. La presse libanaise, à commencer par le quotidien Al Akhbar, y voit le symptôme d’une recomposition accélérée des allégeances dans la Syrie d’après-décembre 2024.

Une figure du soft power syrien aux côtés du nouveau pouvoir

Jamal Suleiman n’est pas un acteur ordinaire. Né à Hama, formé à l’Institut supérieur des arts dramatiques de Damas, il incarne depuis trois décennies une certaine image de l’élégance syrienne à l’écran, des fresques mamelouks aux productions panarabes tournées au Caire. Installé de longue date en Égypte, il s’était positionné, durant la guerre civile, parmi les voix critiques du régime de Bachar al-Assad, sans rejoindre frontalement l’opposition armée. Son apparition aux côtés d’Ahmad al-Charaa marque donc un basculement public, perçu par une partie de l’opinion comme une normalisation prématurée du pouvoir issu de la prise de Damas.

Le titre choisi par Al Akhbar, emprunté à une expression populaire levantine, « Qu’est-ce qui amène le Damascène chez le Marocain ? », résume l’incompréhension d’un public habitué à distinguer les univers culturels et politiques. L’expression, idiomatique, souligne l’incongruité ressentie face à ce compagnonnage entre un acteur cosmopolite et un dirigeant longtemps classé parmi les figures jihadistes par les chancelleries occidentales et arabes.

La transition syrienne et la course aux légitimations

Depuis sa prise de pouvoir à Damas, Ahmad al-Charaa s’emploie à élargir sa base politique au-delà du noyau islamiste d’Idleb. La diplomatie publique du nouveau pouvoir multiplie les gestes en direction des minorités, des milieux d’affaires et des figures culturelles susceptibles d’accréditer un récit d’unité nationale. La réception d’artistes, d’universitaires et de hauts cadres revenus d’exil participe de cette stratégie d’image, destinée autant à l’opinion intérieure qu’aux capitales du Golfe et aux Européens, scrutant l’évolution du régime avant d’envisager une levée graduelle des sanctions.

Le ralliement d’une personnalité du calibre de Jamal Suleiman s’inscrit dans cette logique. Pour Damas, capter une figure du paysage médiatique panarabe revient à valider, devant des dizaines de millions de téléspectateurs, la respectabilité du nouveau dirigeant. Pour l’intéressé, la démarche peut relever d’un calcul patriotique, d’une volonté de peser sur la reconstruction culturelle du pays ou, plus prosaïquement, d’un repositionnement professionnel à l’heure où l’industrie audiovisuelle syrienne cherche à se relever.

Une scène intellectuelle fracturée

La réaction des milieux culturels syriens et libanais illustre la profondeur des fractures héritées de quatorze années de guerre. Une partie des opposants historiques au régime Assad voit dans ces gestes de proximité une trahison des principes démocratiques portés depuis 2011, rappelant le parcours d’Ahmad al-Charaa et les zones d’ombre persistantes autour du fonctionnement du nouvel exécutif. À l’inverse, des voix favorables à une transition pragmatique défendent l’idée qu’aucune réconciliation nationale ne sera possible sans la participation de figures publiques capables de parler à l’ensemble du tissu social.

La controverse autour de Jamal Suleiman dépasse donc le simple commentaire mondain. Elle interroge la place réservée aux artistes dans la légitimation des régimes en transition, un débat familier des sociétés arabes depuis les soulèvements de 2011. Au Caire, à Beyrouth, à Riyad, les producteurs observent attentivement ces signaux, conscients que la reprise des coproductions avec Damas dépendra autant des conditions politiques que de l’évolution des sensibilités du public.

Reste que cet épisode, par son retentissement, en dit long sur la nouvelle économie symbolique de la Syrie post-Assad. La capacité du pouvoir d’Ahmad al-Charaa à attirer ou à inquiéter les figures du soft power arabe sera l’un des indicateurs majeurs de sa trajectoire dans les mois à venir. Selon Al Akhbar, la séquence ouvre déjà un débat appelé à se prolonger bien au-delà du cercle des cinéphiles.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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