Liban : le ministère de l’Éducation sous pression sur les examens officiels

An empty rustic classroom featuring stone walls, wooden desks, and a chalkboard, evoking a sense of nostalgia.Photo : Sami TÜRK / Pexels

La question de la tenue des examens officiels au Liban revient au cœur de l’actualité éducative, plaçant le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur face à un arbitrage politique délicat. Le quotidien beyrouthin Al Akhbar pose ouvertement la question dans ses colonnes : les épreuves nationales du brevet et du baccalauréat tiendront-elles cette année, ou seront-elles à nouveau victimes des blocages qui minent l’école publique depuis l’effondrement financier de 2019 ?

L’enjeu dépasse la seule logistique des sessions de juin. Pour des dizaines de milliers d’élèves, le diplôme officiel libanais reste la clef d’accès à l’université et, pour beaucoup, à l’émigration vers les universités du Golfe, d’Europe ou d’Amérique du Nord. Tout report ou annulation fragiliserait davantage la valeur académique d’un certificat déjà contesté, tandis qu’un maintien sous contrainte exposerait le ministère à un boycott des correcteurs.

Un ministère pris entre revendications enseignantes et impératif budgétaire

Le ministre de l’Éducation, Rima Karamé dans le gouvernement actuel, doit composer avec une équation à plusieurs inconnues. Les enseignants du secondaire, dont les indemnités ont été laminées par la chute de la livre libanaise, conditionnent leur participation aux corrections au versement d’indemnités revalorisées. Les syndicats réclament un alignement durable des salaires sur la nouvelle réalité monétaire, et non des primes ponctuelles versées en dollars frais.

Côté Trésor, la marge de manœuvre demeure étroite. Le gouvernement, déjà sous surveillance du Fonds monétaire international dans le cadre des négociations sur un programme d’assistance, peine à dégager les liquidités nécessaires à la rémunération du corps enseignant. Les arbitrages se font au cas par cas, alimentant le sentiment d’improvisation dénoncé par les professeurs. Concrètement, chaque session d’examens est devenue une négociation sociale à haut risque.

Une école publique fragilisée depuis 2019

La crise actuelle ne tombe pas du ciel. Depuis l’effondrement bancaire de 2019, le Liban a perdu près de 98 % de la valeur de sa monnaie nationale, pulvérisant le pouvoir d’achat des fonctionnaires. Les enseignants du public ont multiplié les grèves, parfois pendant plusieurs mois consécutifs, et certaines années scolaires ont été amputées de trimestres entiers. Les examens officiels de 2020 et 2021 avaient déjà été allégés, voire partiellement substitués par des moyennes annuelles.

Cette érosion a profité au secteur privé, qui scolarise désormais la grande majorité des élèves libanais et dont les sessions internes échappent largement aux turbulences du ministère. Reste que le diplôme officiel demeure obligatoire pour valider le parcours, y compris dans les établissements privés francophones ou anglophones. D’où la pression des familles aisées, traditionnellement éloignées des débats sur l’école publique, sur la tenue effective des épreuves.

Un test de crédibilité pour la gouvernance éducative

Au-delà du calendrier, c’est la capacité de l’État libanais à tenir ses engagements régaliens qui se joue. Organiser des examens nationaux suppose une logistique lourde : centres de correction sécurisés, impression confidentielle des sujets, transport des copies, paiement ponctuel des surveillants. Chacun de ces maillons a connu des défaillances ces dernières années, parfois jusqu’à des fuites de sujets relayées sur les réseaux sociaux.

Le ministère travaille à un format allégé, susceptible de réduire le nombre d’épreuves et de matières évaluées, afin de préserver une forme de continuité pédagogique. Cette option, déjà éprouvée durant la pandémie, est cependant critiquée par une partie des universitaires, qui y voient un nivellement par le bas et une perte de comparabilité internationale du diplôme libanais. Les universités étrangères pourraient en tirer prétexte pour durcir leurs conditions d’admission.

Reste l’horizon politique. Le pays sort à peine d’une longue séquence de vacance institutionnelle et la guerre dans le sud, depuis octobre 2023, a déplacé des dizaines de milliers d’élèves, dont la scolarité s’est poursuivie dans des écoles d’accueil. Tenir les examens, dans ces conditions, vaudrait à la fois message de normalisation et acte de souveraineté éducative. Y renoncer, à l’inverse, signerait un recul difficile à inverser. Selon Al Akhbar, la décision attendue dans les prochaines semaines constituera un véritable test de résistance pour la gouvernance du secteur.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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