Le Mali emploie pour la première fois des bombes à sous-munitions

Fighter jets in a precise formation fly against a vibrant blue sky during an airshow.Photo : SenuScape / Pexels

Les Forces armées maliennes (FAMa), épaulées par les supplétifs russes de l’Africa Corps, ont franchi un cap militaire et juridique en larguant à deux reprises au moins, au cours des cinq derniers jours, des bombes à sous-munitions dans le septentrion malien. Cette première opérationnelle documentée intervient dans un contexte d’intensification des opérations contre les groupes armés actifs dans les régions de Kidal, Gao et Tombouctou. L’emploi de telles munitions par Bamako marque une inflexion notable de la doctrine militaire en vigueur depuis la prise du pouvoir par la junte du colonel Assimi Goïta.

Une arme prohibée par un traité ratifié par Bamako

Les bombes à sous-munitions appartiennent à une catégorie d’armements particulièrement controversée. Conçues pour s’ouvrir en altitude, elles dispersent sur une vaste zone des dizaines, parfois des centaines, de charges secondaires. Une part significative de ces sous-munitions n’explose pas à l’impact et demeure active dans le sol, transformant les terrains visés en champs de mines de facto. Les victimes, souvent des civils et fréquemment des enfants, continuent de tomber des années après la fin des hostilités.

C’est précisément pour endiguer ce fléau qu’a été adopté le Traité d’Oslo, entré en vigueur en 2010. Le texte interdit la production, le stockage, le transfert et l’utilisation de ces armements. Le Mali figure parmi les États parties à la Convention, ce qui rend l’usage récemment observé manifestement contraire aux engagements internationaux souscrits par Bamako. Plus de cent vingt pays ont ratifié ce cadre normatif, qui constitue l’un des piliers du droit international humanitaire contemporain.

Le tournant russe de l’appareil sécuritaire malien

Le recours à ce type d’armement s’inscrit dans la nouvelle architecture militaire issue du rapprochement entre Bamako et Moscou. Après le retrait de l’opération française Barkhane en 2022 et le départ de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA) fin 2023, les autorités de transition se sont tournées vers l’ex-groupe Wagner, désormais reconfiguré en Africa Corps placé sous tutelle directe du ministère russe de la Défense. Cette présence a profondément modifié les modes opératoires des forces gouvernementales, en particulier dans la conduite de la guerre aérienne.

L’arsenal russe transféré à Bamako comprend des aéronefs de combat, des drones et des munitions diverses, dont la traçabilité reste opaque. Plusieurs organisations de défense des droits humains documentent depuis des mois une hausse des frappes touchant des zones peuplées, avec un coût civil croissant. L’introduction des sous-munitions dans la panoplie employée par les FAMa et leurs partenaires russes représente une escalade qualitative dans cette dynamique.

Risques diplomatiques et humanitaires pour Bamako

Les conséquences pour les populations du nord du Mali sont potentiellement durables. Les zones contaminées par des sous-munitions non explosées deviennent impropres à l’agriculture, au pastoralisme et à la circulation. Or, ces activités constituent l’épine dorsale économique des communautés touaregs, songhaïs et arabes du septentrion. L’insécurité résiduelle générée par ces engins risque d’aggraver les déplacements internes et de nourrir, à terme, le ressentiment exploité par les groupes jihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique.

Sur le plan diplomatique, Bamako s’expose à une réprobation accrue de la part des États parties au Traité d’Oslo et des mécanismes onusiens compétents. La Coalition contre les armes à sous-munitions, qui publie chaque année un rapport de référence sur l’état des lieux mondial, pourrait inscrire le Mali parmi les utilisateurs avérés, aux côtés de la Russie, de la Syrie ou du Myanmar. Cette catégorisation aurait des répercussions sur les coopérations militaires et techniques avec les partenaires européens encore résiduellement présents dans la région sahélienne.

Reste à observer la réaction des autorités de transition face aux premières alertes émises par les organisations humanitaires actives sur le terrain. Pour l’heure, aucune communication officielle n’a confirmé ni infirmé l’emploi de ces munitions. Selon RFI Afrique, les frappes documentées ont visé à deux reprises au moins des objectifs situés dans la moitié nord du territoire malien.

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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