L’Arabie saoudite se tient à l’écart du conflit Iran-Israël-États-Unis

Illuminated Kingdom Centre Tower rises in Riyadh's urban landscape at twilight.Photo : Abdulmeilk Aldawsari / Pexels

Depuis le déclenchement des hostilités entre l’Iran, les États-Unis et Israël, l’Arabie saoudite s’efforce de maintenir une distance prudente avec le théâtre des opérations. Riyad refuse tout alignement explicite, multiplie les appels à la désescalade et verrouille l’usage de son espace aérien comme de ses infrastructures militaires. Cette ligne, tenue depuis plus de deux mois, contraste avec l’image d’un royaume historiquement perçu comme le pivot du containment anti-iranien dans le Golfe.

La rupture est moins idéologique que stratégique. Le rapprochement diplomatique amorcé entre Riyad et Téhéran en mars 2023, sous médiation chinoise, a redessiné les coordonnées régionales. Rouvrir le front avec la République islamique exposerait directement les installations pétrolières saoudiennes, dont la vulnérabilité avait été démontrée lors des frappes contre Abqaiq et Khurais en septembre 2019. Le souvenir de ces attaques, attribuées à Téhéran et à ses relais, continue d’alimenter la prudence du palais.

Vision 2030 : la paix comme préalable économique

Le calcul de Mohammed ben Salmane s’inscrit avant tout dans la matrice de la Vision 2030. Le plan de diversification économique, censé affranchir le royaume de la rente pétrolière, repose sur des chantiers titanesques évalués à plusieurs centaines de milliards de dollars. Neom, la mer Rouge, Qiddiya, le Trojena : autant de méga-projets dont la viabilité dépend de l’afflux d’investisseurs étrangers et d’une perception de stabilité sécuritaire. Une entrée en guerre, même indirecte, ferait fuir capitaux et talents.

Le tourisme, érigé en pilier de l’après-pétrole, suit la même logique. Riyad ambitionne d’attirer 150 millions de visiteurs par an d’ici la fin de la décennie et prépare l’Expo 2030 ainsi que la Coupe du monde de football 2034. Aucun de ces objectifs n’est compatible avec un conflit régional ouvert. La diplomatie saoudienne cherche donc à préserver le calendrier économique du prince héritier, devenu l’étalon de sa légitimité intérieure.

Une équidistance assumée entre Washington et Téhéran

Sur le plan diplomatique, le royaume joue un double registre. Avec Washington, allié historique et garant ultime de sa sécurité, Riyad maintient une coopération sécuritaire dense tout en refusant d’apparaître comme cobelligérant. Avec Téhéran, les canaux ouverts depuis l’accord de Pékin sont scrupuleusement préservés. Les ministres saoudien et iranien des Affaires étrangères ont multiplié les contacts ces dernières semaines, signe que la déconfliction reste prioritaire.

Cette équidistance n’est pas sans coûts. Elle nourrit les frustrations d’une administration américaine qui attendait davantage de solidarité de la part de ses partenaires du Golfe. Elle complique également la normalisation avec Israël, dossier que le prince héritier avait pourtant fait avancer jusqu’au 7 octobre 2023. La guerre actuelle gèle de facto toute perspective de reconnaissance officielle de l’État hébreu, l’opinion arabe étant massivement hostile à un tel geste dans le contexte présent.

Le pétrole comme variable d’ajustement régional

Reste la question énergétique. Le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial, demeure le point de friction le plus inflammable. Toute fermeture, même temporaire, propulserait les cours du brut à des niveaux inédits et fragiliserait l’économie mondiale. Riyad, premier exportateur mondial de pétrole brut, dispose certes de capacités de contournement via le pipeline Est-Ouest jusqu’à la mer Rouge, mais ces volumes ne couvrent pas l’intégralité de ses flux habituels.

Le royaume plaide ainsi en coulisses pour une désescalade rapide, tout en se gardant d’apparaître comme l’arbitre du conflit. Cette posture, à mi-chemin entre la médiation discrète et le retrait stratégique, témoigne d’une mue profonde de la politique étrangère saoudienne. La doctrine du « Saudi First » revendiquée par MBS privilégie désormais l’intérêt national économique sur les solidarités confessionnelles ou idéologiques d’hier.

Par ailleurs, cette neutralité active pourrait à terme repositionner Riyad comme pôle de stabilité régionale, à condition que le conflit ne s’étende pas aux pétromonarchies voisines. Selon RFI Moyen-Orient, la prudence saoudienne traduit une lecture lucide des nouveaux équilibres du Golfe et des limites de l’alignement occidental.

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About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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