Envoyer une cartographe sur le terrain relève de l’exception. Le métier suppose, par tradition, une distance technique avec l’objet représenté, l’écran et les bases de données tenant lieu de paysage. En mars, le service Infographie du Monde a rompu avec cette logique en confiant à l’une de ses cartographes une mission de reportage au Somaliland, aux côtés d’un journaliste rédacteur. Objectif assumé : rapporter des notes, des cartes manuscrites et des croquis d’un territoire que la communauté internationale s’obstine à ne pas reconnaître.
Un État de facto dans la Corne de l’Afrique
Le Somaliland a proclamé son indépendance vis-à-vis de la Somalie en 1991, à la faveur de l’effondrement du régime de Siyaad Barre. Trente-quatre ans plus tard, ce territoire d’environ 4,5 millions d’habitants, doté d’une capitale à Hargeisa, d’une monnaie, d’une armée et d’élections pluralistes, demeure absent de la carte officielle des Nations unies. Aucune capitale étrangère ne l’a formellement reconnu, malgré des relations de travail nouées avec plusieurs partenaires, dont les Émirats arabes unis, Taïwan, l’Éthiopie ou le Royaume-Uni.
Cette anomalie diplomatique nourrit un paradoxe cartographique. Sur la plupart des atlas, le Somaliland reste une simple région de la Somalie, ses frontières apparaissant en pointillés ou s’effaçant derrière celles de Mogadiscio. Pourtant, sur place, les checkpoints, les administrations fiscales, les passeports et les ministères fonctionnent comme dans n’importe quel État souverain. C’est précisément cet écart entre la carte et le terrain que l’envoyée spéciale du Monde a cherché à documenter au crayon.
La cartographie comme acte journalistique
La démarche éditoriale rompt avec les standards du métier. Habituellement, le cartographe de presse travaille à partir de données géoréférencées fournies par des agences spécialisées, des ONG ou des institutions multilatérales. Le déplacement sur le terrain introduit une couche supplémentaire d’observation : relevés visuels, échelles humaines, signalétique, traces de la guerre civile, infrastructures portuaires de Berbera. Le croquis, dans cette logique, n’est pas un dessin d’agrément. Il devient un document brut, antérieur à la mise en forme numérique.
Le choix du Somaliland n’est pas anodin. Le territoire concentre plusieurs enjeux stratégiques pour la Corne de l’Afrique. Le port de Berbera, modernisé par l’opérateur émirati DP World, ambitionne de concurrencer Djibouti sur le trafic maritime régional. Addis-Abeba, en quête d’un accès à la mer, a signé en janvier 2024 un protocole d’entente avec Hargeisa qui a déclenché une crise diplomatique avec Mogadiscio et la Turquie. Représenter ce territoire revient donc à prendre position dans une géographie en recomposition.
Représenter ce qui échappe aux conventions
Pour les rédactions internationales, traiter du Somaliland soulève des questions concrètes. Faut-il colorier le territoire d’une teinte distincte ? Tracer une frontière pleine ou hachurée ? Mentionner Hargeisa comme capitale ? Chaque choix graphique constitue un acte éditorial, voire diplomatique. Plusieurs médias anglo-saxons, dont la BBC, ont fait évoluer leur charte cartographique ces dernières années pour reconnaître la spécificité du territoire, sans pour autant trancher la question juridique.
Le reportage du Monde s’inscrit dans cette tendance d’un journalisme visuel qui assume la subjectivité du trait. À l’heure où les cartes circulent massivement sur les réseaux sociaux et où la moindre ligne devient virale, la responsabilité du cartographe s’est accrue. Le carnet de croquis, paradoxalement, restitue une honnêteté que l’infographie léchée tend à gommer. Le lecteur voit la main, l’hésitation, l’échelle approximative. Il comprend qu’une carte est toujours une interprétation.
Reste que l’expérience pose la question de sa généralisation. Envoyer un cartographe en mission représente un coût et une logistique dont peu de rédactions disposent encore. Pour les médias africains francophones, qui couvrent quotidiennement des zones aux frontières contestées, du Sahara occidental au Kivu en passant par la frontière éthio-érythréenne, le précédent du Somaliland pourrait inspirer de nouvelles pratiques éditoriales. La carte cesserait alors d’être un produit dérivé pour redevenir une enquête à part entière. Selon Le Monde Afrique.
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