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La presse libanaise traverse une phase de polarisation aiguë autour de la guerre menée par Israël contre le Hezbollah et ses conséquences sur la population civile du Liban-Sud. Le quotidien Al Akhbar, proche de l’axe de la résistance, a publié une tribune virulente visant le site d’investigation Daraj, accusé de calquer son discours sur les narratifs israéliens et d’invisibiliser la souffrance des Libanais frappés par l’armée de l’État hébreu. Le titre, volontairement ironique, reproche au média de ne rien « découvrir » de nouveau et de servir une grille de lecture déjà éprouvée.
Une polémique médiatique aux ramifications politiques
Le différend dépasse la simple querelle confraternelle. Il met en jeu la manière dont les médias arabophones rendent compte de la guerre au Liban-Sud, des destructions de villages frontaliers et du nombre élevé de victimes civiles depuis l’escalade militaire engagée par Israël à l’automne 2023, puis intensifiée en 2024. Selon Al Akhbar, certaines plateformes financées par des bailleurs occidentaux relativisent le bilan humain et concentrent leurs critiques sur le Hezbollah, au point de retirer aux familles endeuillées le droit même de pleurer leurs proches.
La tribune cible nommément Daraj, site indépendant fondé à Beyrouth en 2017, connu pour ses enquêtes critiques sur les acteurs politiques régionaux, y compris le Hezbollah, le pouvoir syrien et les régimes du Golfe. Ses détracteurs lui reprochent un financement partiellement issu de fondations occidentales, argument que ses fondateurs ont publiquement contesté à plusieurs reprises.
Le deuil comme champ de bataille symbolique
L’argument central développé par Al Akhbar est que la disqualification médiatique du Hezbollah s’étend mécaniquement aux communautés qui lui sont sociologiquement liées, principalement dans la Bekaa, la banlieue sud de Beyrouth et le Liban-Sud. En réduisant chaque victime à un militant présumé, soutient le quotidien, on dépouille les familles chiites d’un deuil reconnu et on autorise, en creux, la poursuite des frappes israéliennes sans coût politique. Cette grille de lecture rejoint celle développée par d’autres organes de la mouvance prorésistance dans le monde arabe.
L’enjeu est aussi mémoriel. Depuis la guerre de 2006, la dialectique entre « résistance » et « aventurisme militaire » structure le débat public libanais. La séquence ouverte par l’opération du 8 octobre 2023, lorsque le Hezbollah a ouvert un front de soutien à Gaza, a ravivé cette ligne de fracture. Pour Al Akhbar, contester la pertinence stratégique de ce soutien est légitime, mais nier la dimension défensive de la riposte revient à entériner la lecture israélienne du conflit.
Liberté de la presse et lignes de financement
Au-delà de la passe d’armes, le texte interroge la cartographie des médias arabes indépendants. Plusieurs plateformes nées dans le sillage des soulèvements de 2011 ont bénéficié de soutiens d’organisations européennes ou nord-américaines de promotion de la liberté de la presse. Leurs détracteurs y voient un alignement structurel sur les agendas occidentaux au Moyen-Orient. Leurs défenseurs rappellent qu’aucun acteur régional, qu’il soit étatique ou paraétatique, ne finance librement un journalisme critique à son égard.
Concrètement, la polémique illustre la difficulté, pour les rédactions arabophones, de couvrir simultanément deux objets : la brutalité documentée de l’offensive israélienne et les responsabilités politico-militaires des acteurs locaux, Hezbollah compris. Reste que la fenêtre de tir pour un journalisme équilibré se rétrécit à mesure que la guerre dure et que les bilans humains s’alourdissent. Les chiffres avancés par les autorités libanaises font état de milliers de victimes civiles depuis le déclenchement des hostilités.
Par ailleurs, la dimension confessionnelle n’est jamais loin. Les villages chiites du Sud, dont certains ont été rasés selon plusieurs enquêtes de presse internationales, concentrent l’essentiel des destructions matérielles. La reconstruction, estimée à plusieurs milliards de dollars par la Banque mondiale, dépendra largement de l’orientation politique du prochain gouvernement libanais et des bailleurs internationaux. Le récit médiatique dominant pèsera sur ces arbitrages.
À l’inverse de ce que postule la tribune, Daraj revendique une ligne éditoriale critique à l’égard de tous les acteurs régionaux, y compris Israël, ce que ses publications récentes documentent. Mais la controverse en dit long sur la fragmentation de l’espace médiatique libanais à l’heure où la guerre redessine les hiérarchies politiques internes. Selon Al Akhbar, l’enjeu est désormais de défendre, face à un narratif perçu comme dominant, le droit des Libanais à nommer leurs morts et à qualifier leur résistance.
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