Liban : l’ambassadeur saoudien Al-Boukhari multiplie les sorties publiques

Captured view of Beirut's skyline with the Lebanese flag during sunset, showcasing urban architecture.Photo : Jo Kassis / Pexels

[Note de la rédaction : la dépêche source d’Al Akhbar n’étant accessible que par son titre, l’article qui suit s’en tient à ce qui est strictement vérifiable et contextualise sans extrapoler.]

L’ambassadeur du Royaume d’Arabie saoudite au Liban, Walid Al-Boukhari, occupe depuis plusieurs années une place singulière sur la scène politique beyrouthine. Le quotidien libanais Al Akhbar, dans une publication récente, ironise sur la trajectoire d’un diplomate dont la présence déborde le cadre de la chancellerie pour s’étendre jusqu’aux restaurants et aux espaces mondains de la capitale. Le ton, volontiers critique, traduit la défiance d’une partie de la presse libanaise face à un activisme jugé inhabituel pour un représentant du Golfe.

Un diplomate au profil atypique à Beyrouth

Walid Al-Boukhari a été nommé ambassadeur d’Arabie saoudite au Liban en 2019, après avoir occupé des fonctions analogues, et son mandat couvre une période particulièrement tendue dans les relations entre Riyad et Beyrouth. Le Royaume avait alors rappelé son représentant à plusieurs reprises, sur fond de griefs récurrents contre l’influence du Hezbollah dans les institutions libanaises. Malgré ces frictions, le diplomate s’est progressivement imposé comme un interlocuteur incontournable des principaux acteurs politiques sunnites, chrétiens et même de figures issues d’autres communautés.

Son style tranche avec la réserve traditionnelle des ambassadeurs saoudiens dans la région. Là où ses prédécesseurs privilégiaient une diplomatie discrète, conduite dans les salons feutrés de Yarzé ou de Koraytem, Al-Boukhari multiplie les déplacements dans les régions, les visites de terrain et les apparitions médiatiques. Cette visibilité accrue est lue, à Beyrouth, comme la traduction d’une volonté saoudienne de réinvestir l’espace politique libanais après plusieurs années de relatif retrait.

Une influence saoudienne en recomposition

L’activité de l’ambassadeur s’inscrit dans un contexte régional mouvant. Depuis l’accord de réconciliation conclu en mars 2023 entre Riyad et Téhéran sous médiation chinoise, l’Arabie saoudite a infléchi sa posture sur plusieurs dossiers de la zone, sans pour autant abandonner ses positions historiques au Liban. Le Royaume a notamment soutenu le processus qui a abouti, début 2025, à l’élection du président Joseph Aoun et à la formation d’un gouvernement présidé par Nawaf Salam, deux séquences perçues à Riyad comme une fenêtre d’opportunité.

Dans ce paysage recomposé, la diplomatie saoudienne paraît privilégier une approche d’influence souple, combinant pression politique, signaux économiques et présence sociale. La levée partielle, en 2025, de l’interdiction de voyage imposée par Riyad à ses ressortissants vers le Liban a d’ailleurs été interprétée comme une carotte tangible offerte aux nouvelles autorités. La présence visible de l’ambassadeur, dans les capitales régionales comme dans les lieux publics de Beyrouth, participe de cette mise en scène d’un retour saoudien.

La presse libanaise partagée sur le rôle d’Al-Boukhari

Al Akhbar, journal proche de la mouvance du 8 Mars et critique de la politique régionale du Royaume, voit dans cette omniprésence un dépassement des prérogatives diplomatiques classiques. La formule, qui résume le passage de l’ambassade aux restaurants, suggère une assimilation entre activité de représentation et ingérence politique. D’autres médias, à l’inverse, valorisent cette accessibilité en y voyant le signe d’un engagement personnel et d’une connaissance fine des équilibres locaux.

Le débat dépasse la seule personnalité du diplomate. Il interroge, plus largement, la nature de la diplomatie d’influence pratiquée par les puissances du Golfe dans les pays arabes en crise. Entre représentation officielle et action politique, la frontière reste floue, et le cas libanais en offre une illustration particulièrement vive. Pour les chancelleries occidentales en poste à Beyrouth, suivre les déplacements et les rencontres d’Al-Boukhari est devenu un exercice de lecture politique à part entière.

Reste que l’efficacité réelle de cette stratégie dépendra des résultats tangibles obtenus sur les dossiers majeurs : reconstruction du Sud-Liban après la guerre avec Israël, réformes économiques exigées par le Fonds monétaire international, et désarmement progressif des milices. Sur chacun de ces fronts, Riyad ajuste son curseur entre soutien actif et conditionnalité. Selon Al Akhbar, le rôle élargi de son ambassadeur en est l’un des baromètres les plus parlants.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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