Liban : les médias accusés de préparer l’opinion à la normalisation

Captured view of Beirut's skyline with the Lebanese flag during sunset, showcasing urban architecture.Photo : Jo Kassis / Pexels

Le débat sur une éventuelle normalisation entre le Liban et Israël s’est déplacé du champ strictement politique vers celui des médias. La question n’est plus seulement de savoir si Beyrouth franchira ce seuil diplomatique, mais comment l’espace public y est préparé. Plusieurs chaînes et titres libanais sont accusés d’avoir entamé une mutation, passant d’un rôle d’observateur à celui d’acteur de cadrage favorable à une ouverture vers l’État hébreu. Cette inflexion se mesure dans le vocabulaire, le choix des invités et la hiérarchisation des sujets.

Du cadrage de l’agenda à la fabrique du consentement

La théorie classique de l’agenda setting postule que les médias ne disent pas au public ce qu’il doit penser, mais ce à quoi il doit penser. Le glissement observé au Liban va plus loin. Il s’agirait, selon la lecture proposée par Al Akhbar, d’une véritable ingénierie du consentement, au sens où l’entendait Walter Lippmann dès les années 1920. Concrètement, certains plateaux ne se contentent plus de poser la question de la paix avec Israël comme un objet de discussion. Ils en présentent les modalités, les bénéfices supposés et les conditions, en évacuant les voix critiques ou en les marginalisant en deuxième partie d’émission.

Le procédé repose sur des marqueurs précis. Le lexique du conflit cède du terrain à celui de la coexistence. Les références à l’occupation du Sud-Liban, aux frappes répétées sur la Bekaa et la banlieue sud, ou aux pertes civiles, sont diluées dans un récit pacificateur. Les analystes invités proviennent majoritairement de centres de recherche favorables à une recomposition régionale alignée sur les Accords d’Abraham. Cette homogénéisation des sources construit un climat d’opinion avant même que la décision politique ne soit posée sur la table du Parlement.

Un contexte régional propice et des relais identifiés

Le terrain libanais ne se prête pas spontanément à un tel basculement. La société reste profondément traversée par la mémoire des guerres avec l’État hébreu, et le Hezbollah conserve un poids déterminant sur la scène politique. Pourtant, l’affaiblissement militaire du parti chiite après les confrontations de 2024, conjugué à la pression financière exercée sur les acteurs économiques et à l’évolution des positions saoudiennes et émiraties, ouvre une fenêtre. Certains bailleurs régionaux, à travers leurs participations capitalistiques dans des groupes audiovisuels arabes, disposent de leviers indirects sur les lignes éditoriales.

Plusieurs chaînes libanaises ont été pointées pour avoir relayé sans contradiction des analyses produites par des think tanks israéliens ou américains, parfois traduites quasi à l’identique. La frontière entre travail journalistique et reprise d’éléments de langage se brouille. Des éditorialistes qui défendaient hier une ligne de résistance ont opéré un virage en quelques mois, ce qui interroge sur la solidité des convictions affichées comme sur les arbitrages économiques des rédactions.

Souveraineté informationnelle et lignes rouges

La bascule décrite par Al Akhbar pose une question de fond, au-delà du dossier israélo-libanais : celle de la souveraineté informationnelle d’un pays dont les médias ont longtemps fait figure de référence dans le monde arabe. Beyrouth a abrité, depuis les années 1960, des rédactions panarabes qui ont façonné les standards professionnels de la région. Voir ces mêmes infrastructures servir à préparer l’acceptation d’un tournant diplomatique majeur, sans débat contradictoire structuré, marque une rupture symbolique.

Reste que la résistance s’organise. Une partie des journalistes, des syndicats et des organisations de la société civile dénonce un alignement contraire à la Constitution libanaise, qui ne reconnaît pas l’État d’Israël. Des collectifs appellent à une charte déontologique renouvelée, imposant la transparence sur les financements et les conflits d’intérêts. Le Conseil national de l’audiovisuel, longtemps critiqué pour sa passivité, est sommé de reprendre l’initiative.

Le test grandeur nature se jouera dans les prochains mois, à mesure que les négociations indirectes sur la frontière sud progresseront. Les choix éditoriaux des grandes chaînes libanaises diront si la profession sait préserver son rôle de contre-pouvoir ou si elle accepte de servir d’antichambre à une décision politique encore officiellement repoussée. Selon Al Akhbar, la dérive est déjà engagée.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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