Cameroun : Yaoundé envisage la suspension des importations de maïs

Aerial view of a red combine harvester collecting corn in Minnesota farmland.Photo : Tom Fisk / Pexels

Le gouvernement camerounais s’apprête à actionner le levier protectionniste pour soutenir sa filière maïs. Dans un courrier daté du 8 mai 2026, le ministre du Commerce Luc Magloire Mbarga Atangana a invité son collègue de l’Agriculture, Gabriel Mbairobe, à geler la délivrance des autorisations d’importation de cette céréale stratégique. La démarche fait suite à une réunion interministérielle tenue la veille à la primature, consacrée au contraste devenu intenable entre des achats extérieurs massifs et des stocks locaux qui peinent à trouver preneurs.

La recommandation va au-delà d’un simple moratoire sur les nouveaux permis. Le département du Commerce souhaite également neutraliser les effets des licences déjà accordées par la direction de la réglementation et du contrôle qualité des intrants et des produits agricoles, afin que leurs détenteurs ne puissent les utiliser. L’objectif assumé est d’ouvrir un débouché immédiat aux producteurs nationaux, dont les plaintes se sont multipliées ces derniers mois.

Une flambée des importations malgré les investissements industriels

La tension actuelle s’inscrit dans une trajectoire paradoxale. Yaoundé a pourtant misé sur la substitution aux importations, notamment via la maïserie de 18 milliards de FCFA inaugurée en 2021 par le groupe Castel, couplée à un programme d’encadrement des producteurs destiné à doper les volumes. Le dispositif n’a pas suffi à contenir l’appétit des industriels pour la marchandise étrangère.

Les statistiques de l’Institut national de la statistique (INS) racontent un décrochage rapide. En 2023, les achats de maïs à l’international ont bondi de 229 % sur un an, atteignant 39 991 tonnes pour une facture de 7,8 milliards de FCFA. L’année suivante, les volumes ont doublé pour culminer à 81 233 tonnes et plus de 11 milliards de FCFA décaissés. Le millésime 2025 a marqué un léger reflux, à 72 586 tonnes pour 10,2 milliards de FCFA, sans inverser la tendance lourde.

Ce gonflement structurel pèse sur la balance commerciale agricole et fragilise les filières aval qui auraient pu absorber l’offre intérieure. Provendiers, brasseurs et minoteries privilégient le produit importé, jugé plus régulier en qualité et surtout plus compétitif sur les prix.

Le différentiel de prix au cœur de la dispute

Au mois de mai 2026, la tonne de maïs importé s’échangeait entre 200 et 234 euros sur les marchés internationaux, soit une fourchette comprise entre 131 000 et 155 000 FCFA. À titre de comparaison, le grain produit localement se négociait entre 140 000 et 255 000 FCFA la tonne selon les bassins de production, la variété (blanc ou jaune) et le calendrier de récolte, d’après les relevés du ministère de l’Agriculture. L’écart suffit à orienter les arbitrages des transformateurs vers le port de Douala plutôt que vers les greniers du Centre, de l’Ouest ou de l’Adamaoua.

Derrière cette divergence tarifaire, les opérateurs pointent un déficit de productivité. Le rendement moyen camerounais s’établissait à 1,8 tonne par hectare en 2023, très en deçà du standard mondial de 5,9 tonnes et des 6,4 tonnes atteintes en Afrique du Sud. L’accès limité aux semences améliorées, les itinéraires techniques rudimentaires et la faible mécanisation maintiennent les exploitations en dessous du seuil de rentabilité optimal.

Conséquence directe, le coût de production à l’hectare avoisine 428 000 FCFA au Cameroun, un niveau difficilement soutenable face à des concurrents européens et américains adossés à des dispositifs publics de soutien. La subvention agricole, longtemps décriée dans les enceintes multilatérales, redevient un avantage comparatif structurant lorsque s’ouvre la guerre des prix sur les matières premières.

Un test pour la doctrine de souveraineté alimentaire

La suspension réclamée par Luc Magloire Mbarga Atangana s’apparente à une mesure de sauvegarde classique, mais elle interroge la cohérence des choix industriels du pays. Sans gain de productivité durable, le protectionnisme conjoncturel risque de répercuter ses coûts sur les transformateurs, puis sur le consommateur final, dans un contexte inflationniste où le maïs irrigue aussi bien l’alimentation humaine que la filière avicole.

Reste à voir si le ministère de l’Agriculture suivra la recommandation et selon quel calendrier. La question dépasse désormais l’arbitrage commercial pour engager la crédibilité du discours officiel sur l’autosuffisance céréalière. Selon Investir au Cameroun, le courrier ministériel est désormais entre les mains de Gabriel Mbairobe.

Pour aller plus loin

Cacao au Cameroun : le kilo de fèves frôle 2 000 FCFA en fin de campagne · Sénégal : la production industrielle bondit de 23,9 % en septembre · RDC : les entreprises publiques ont creusé 5,3 milliards de pertes

Actualité africaine

About the Author

Amina Ben Salem
Journaliste économique pour le Maghreb, Amina Ben Salem suit les économies algérienne, tunisienne et marocaine, ainsi que leurs liens avec l'Afrique subsaharienne. Elle analyse les politiques industrielles, la macroéconomie, les programmes de financement international et les partenariats énergétiques méditerranéens.

Be the first to comment on "Cameroun : Yaoundé envisage la suspension des importations de maïs"

Laisser un commentaire