L’imaginaire comme résistance : quand le rêve devient acte politique

Stunning view of Beirut's modern skyline with skyscrapers and urban architecture.Photo : Jo Kassis / Pexels

L’imagination comme résistance : la formule, signée Al Akhbar, condense un débat qui traverse aujourd’hui une partie de l’intelligentsia arabe. Au Liban comme dans les autres foyers du Levant, la défaite des grands récits politiques du XXe siècle et la succession de guerres asymétriques ont laissé place à une question lancinante. Comment continuer à concevoir un horizon collectif lorsque le présent semble verrouillé par l’occupation, la dépendance économique et la fragmentation confessionnelle ? La tribune publiée par le journal beyrouthin propose une réponse inattendue : reconquérir le rêve comme catégorie politique.

Une lecture politique du rêve dans le monde arabe

L’argumentaire repose sur un constat. Les sociétés soumises à une domination prolongée finissent par intérioriser les limites que le rapport de force leur impose. La marge de manœuvre se rétrécit, non seulement dans les institutions, mais aussi dans les esprits. L’auteur y voit la forme la plus aboutie de la défaite, celle qui s’installe en amont de l’action et neutralise toute alternative avant même qu’elle ne soit formulée. Récupérer la faculté d’imaginer reviendrait, dans cette perspective, à briser ce verrou intérieur.

Le propos s’inscrit dans une tradition intellectuelle arabe qui, depuis les écrits de Mahmoud Darwich jusqu’aux essais d’Elias Khoury, a fait de la littérature et de la création un terrain d’affirmation identitaire. Al Akhbar, journal historiquement proche de la mouvance souverainiste libanaise, prolonge cette filiation en lui donnant une coloration explicitement politique. L’imagination n’est plus seulement un refuge esthétique. Elle devient un instrument de mobilisation, au même titre que la grève, le boycott ou la résistance armée.

Reconstruire un horizon collectif après les guerres

Le contexte régional donne au texte une résonance particulière. Le Liban sort à peine d’une séquence de confrontation avec Israël, dans le sillage de la guerre de Gaza déclenchée en octobre 2023. Beyrouth affronte simultanément une crise monétaire entamée en 2019, qui a vu la livre libanaise perdre l’essentiel de sa valeur, et une crise politique chronique. Dans un tel paysage, la projection d’un futur viable relève déjà du défi cognitif. La tribune fait de cette difficulté même son point de départ.

L’auteur insiste sur la dimension performative du rêve collectif. Tant que la population reste enfermée dans la gestion de l’urgence, elle laisse à d’autres le soin de définir les contours du possible. À l’inverse, le simple fait de formuler un projet alternatif, fût-il partiel, modifie la géographie mentale d’une société. Cette intuition rejoint des travaux contemporains en théorie politique, qui voient dans la production d’imaginaires une ressource stratégique aussi rare que les armes ou les capitaux.

Une réflexion qui dépasse le cadre libanais

La portée du texte ne se limite pas au seul espace levantin. La même problématique traverse l’ensemble du monde arabe, des révolutions inachevées de 2011 aux blocages politiques observés en Tunisie, en Algérie ou au Soudan. Partout, la fatigue militante et l’érosion des espérances révolutionnaires posent la question des ressources symboliques disponibles pour reconstruire une dynamique collective. La proposition d’Al Akhbar consiste à déplacer le terrain de l’analyse, du rapport de force matériel vers le rapport de force narratif.

Cette approche comporte ses propres limites. Penser le rêve comme acte politique court le risque de masquer les contraintes économiques et sécuritaires qui pèsent sur les sociétés concernées. Le texte n’élude toutefois pas cette objection. Il défend l’idée d’une articulation, et non d’une substitution, entre l’imaginaire et l’action concrète. L’un sans l’autre, suggère-t-il, conduit soit à l’évasion stérile, soit à l’épuisement militant.

Reste une interrogation, que la tribune laisse ouverte. À qui revient la charge de produire ces nouveaux récits ? Aux intellectuels, aux artistes, aux mouvements politiques, ou à une combinaison des trois ? La réponse, sans doute, dépendra de la capacité des sociétés arabes à recréer des espaces de délibération à l’abri des tutelles confessionnelles et géopolitiques. Selon Al Akhbar, c’est précisément ce travail de réappropriation symbolique qui conditionnera la prochaine séquence politique régionale.

Pour aller plus loin

Liban : Samir Geagea s’attaque à la notion d’« État profond » · Liban : Al Akhbar interroge l’unité nationale face à Israël · Modification du climat : un soupçon plane sur le Moyen-Orient

Actualité africaine

About the Author

Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

Be the first to comment on "L’imaginaire comme résistance : quand le rêve devient acte politique"

Laisser un commentaire