Modification du climat : un soupçon plane sur le Moyen-Orient

Breathtaking view of Namib Desert with towering red sand dunes and blue sky.Photo : Mandia Baard / Pexels

La question de l’arme climatique au Moyen-Orient ressurgit dans le débat public arabe. Le journal libanais Al Akhbar consacre une analyse à un soupçon ancien mais persistant : celui d’une intervention extérieure sur le régime des pluies dans le Golfe et le Levant. L’hypothèse, controversée, met en cause des programmes américains de modification météorologique dont l’existence remonte officiellement aux années 1960. Elle s’inscrit dans un contexte de stress hydrique aigu, où chaque épisode de sécheresse prolongé alimente les théories d’ingérence.

Un héritage opérationnel issu du Vietnam

L’argumentaire repose d’abord sur un précédent historique documenté. Entre 1967 et 1972, l’armée américaine a conduit l’opération Popeye au-dessus du Laos et du Vietnam, ensemencant les nuages à l’iodure d’argent pour prolonger la mousson et entraver les déplacements vietcongs sur la piste Hô Chi Minh. Le programme, longtemps classifié, fut révélé par la presse américaine puis confirmé devant le Congrès. Il a directement motivé l’adoption, en 1977, de la Convention ENMOD interdisant l’usage hostile des techniques de modification de l’environnement.

Ce précédent nourrit aujourd’hui une lecture stratégique du climat. Pour les tenants de la thèse relayée par le quotidien beyrouthin, la maîtrise des techniques d’ensemencement n’a jamais disparu : elle s’est diffusée, perfectionnée et, possiblement, instrumentalisée. La géoingénierie, longtemps cantonnée aux laboratoires, est devenue un instrument banal dans plusieurs États du Golfe, à commencer par les Émirats arabes unis qui revendiquent plus de 200 missions annuelles d’ensemencement de nuages.

Le Golfe face à un déficit pluviométrique inhabituel

Le contexte régional alimente la suspicion. Plusieurs pays de la péninsule Arabique et du Levant traversent depuis plusieurs saisons des épisodes de sécheresse marqués, ponctués par endroits de précipitations extrêmes destructrices, comme celles ayant frappé Dubaï en avril 2024. Les autorités émiriennes avaient alors démenti tout lien avec leurs opérations d’ensemencement. Reste que la coexistence de phénomènes inverses, sécheresse chronique d’un côté, déluges localisés de l’autre, brouille la perception publique des mécanismes climatiques naturels.

L’analyse d’Al Akhbar interroge précisément cette zone grise. Pourquoi certaines masses nuageuses semblent-elles se dissiper avant d’atteindre l’arrière-pays syrien, irakien ou iranien ? La question, posée sans réponse définitive, s’appuie sur des observations citées par des météorologues régionaux et sur la défiance grandissante envers les capacités technologiques occidentales. Téhéran a déjà accusé, par la voix de hauts responsables militaires en 2018, Israël et certains États voisins d’avoir détourné les nuages destinés au plateau iranien. Ces accusations n’ont jamais été étayées par une démonstration scientifique recevable.

Une accusation politique autant que technique

La portée du dossier dépasse la seule météorologie. En pointant Washington comme acteur potentiel d’un assèchement provoqué, le quotidien libanais inscrit l’arme climatique dans un récit géopolitique plus large : celui d’une pression occidentale multiforme exercée sur les sociétés arabes, allant des sanctions économiques aux manipulations supposées des ressources naturelles. Cette grille de lecture trouve un écho particulier dans une région où la rareté de l’eau est déjà un facteur de tension structurel entre la Turquie, la Syrie, l’Irak, l’Iran et les monarchies du Golfe.

Les climatologues consultés sur ce type d’allégations rappellent toutefois les limites physiques de la modification artificielle. L’ensemencement augmente, dans le meilleur des cas, le rendement pluviométrique d’un nuage existant de 10 à 20 %, mais ne crée pas de précipitations à partir d’une atmosphère sèche. Dévier durablement la circulation atmosphérique d’une région entière supposerait une puissance énergétique sans équivalent connu. La communauté scientifique internationale considère donc qu’aucune technologie actuelle ne permet de provoquer une sécheresse régionale prolongée.

Le débat n’en demeure pas moins politiquement vivant. Il recoupe les inquiétudes croissantes des États arabes face au changement climatique et à la souveraineté hydrique, dans une région où plusieurs capitales pourraient devenir invivables d’ici la fin du siècle si la trajectoire actuelle se confirme. La géoingénierie, qu’elle soit fantasmée ou réelle, s’impose désormais comme un objet diplomatique à part entière. Selon Al Akhbar, le soupçon d’une instrumentalisation du climat pour fragiliser le Moyen-Orient ne s’éteindra pas tant que les pluies tarderont à revenir.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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