Liban : des réseaux solidaires soutiennent les travailleurs migrants

Captured view of Beirut's skyline with the Lebanese flag during sunset, showcasing urban architecture.Photo : Jo Kassis / Pexels

La guerre qui frappe le Liban a creusé en quelques semaines une crise humanitaire d’une ampleur inédite depuis 2006. Le bilan provisoire s’établit à plus de 2 520 morts et près de 7 800 blessés, tandis que plus d’un million de personnes ont fui leur domicile, selon les chiffres relayés par les autorités sanitaires et humanitaires. Dans cette population déplacée, les travailleurs migrants constituent une catégorie particulièrement vulnérable, souvent oubliée des dispositifs publics et confrontée à des obstacles administratifs spécifiques.

Originaires pour beaucoup d’Éthiopie, du Kenya, des Philippines, du Bangladesh, du Sri Lanka ou de Sierra Leone, ces travailleurs domestiques avaient déjà été fragilisés par l’effondrement économique de 2019 et l’explosion du port de Beyrouth en 2020. La nouvelle séquence de bombardements aggrave une précarité ancienne, structurée par le système de la kafala, ce régime de parrainage qui lie juridiquement le statut du salarié étranger à un employeur unique.

Une protection officielle à bout de souffle

Les centres d’accueil ouverts par l’État libanais et ses partenaires saturent rapidement. Écoles publiques, gymnases et bâtiments administratifs reconvertis peinent à absorber le flux de familles arrivées du sud du pays, de la Bekaa et de la banlieue sud de Beyrouth. Dans ce contexte de tension extrême sur les ressources, plusieurs ONG documentent des refus d’admission visant des migrants, justifiés tantôt par l’absence de papiers en règle, tantôt par la priorité donnée aux ressortissants libanais.

La barrière linguistique, l’absence de documents d’identité confisqués par certains employeurs au moment de l’embauche, et la peur d’être signalé aux services de l’immigration achèvent de dissuader nombre d’entre eux de se présenter dans les structures officielles. Plusieurs témoignages recueillis sur le terrain font état de personnes dormant dans la rue, sur la corniche de Beyrouth ou dans des parkings souterrains, faute d’alternative.

L’essor d’une solidarité horizontale

Pour combler ce vide, des collectifs de la diaspora et des associations locales se sont organisés en réseaux parallèles. Le Migrant Workers’ Action, le Anti-Racism Movement et plusieurs groupes confessionnels recensent les personnes en détresse, ouvrent des hébergements d’urgence dans des appartements privés ou des locaux associatifs, et distribuent vivres, matelas, médicaments et produits d’hygiène. Le travail s’effectue souvent en réseau fermé, via des messageries cryptées, pour protéger les bénéficiaires d’éventuels signalements.

Ces structures jouent également un rôle de médiation consulaire. Elles établissent des listes nominatives transmises aux ambassades, organisent les rapatriements pour celles et ceux dont le pays d’origine accepte de prendre en charge le billet, et tentent de récupérer auprès d’employeurs en fuite les passeports et salaires impayés. Concrètement, plusieurs centaines de travailleuses domestiques éthiopiennes ont pu, ces dernières semaines, regagner Addis-Abeba grâce à des vols affrétés par leur gouvernement, après une mobilisation conjointe des autorités diplomatiques et des collectifs sur place.

Une vulnérabilité aggravée par la kafala

Le régime de la kafala, dénoncé de longue date par les organisations de défense des droits humains, se révèle particulièrement délétère en temps de guerre. Privés de mobilité juridique, les salariés étrangers ne peuvent ni changer d’employeur ni quitter le territoire sans l’autorisation de leur parrain. Lorsque ce dernier fuit la zone des combats sans leur restituer leurs documents, ils basculent dans une situation d’irrégularité administrative qui les expose à la détention.

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) plaident pour un assouplissement temporaire des règles de séjour, à l’image de ce qui avait été consenti après l’explosion du port en 2020. Les autorités libanaises, accaparées par l’urgence sécuritaire et fragilisées par une vacance présidentielle prolongée, n’ont à ce stade pas répondu formellement à ces demandes.

Reste que la dépendance croissante aux réseaux solidaires informels interroge la capacité de l’État libanais à protéger l’ensemble des résidents présents sur son sol, quel que soit leur statut. Pour les bailleurs internationaux engagés dans la réponse humanitaire, l’inclusion explicite des travailleurs migrants dans les plans de financement devient un point de vigilance. Selon France 24 Moyen-Orient, ces collectifs constituent aujourd’hui le principal filet de sécurité d’une population estimée à plusieurs dizaines de milliers de personnes.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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