Le chef des Forces libanaises, Samir Geagea, a remis en cause l’usage politique de la notion d’« État profond » au Liban, estimant qu’il s’agissait d’une formule rhétorique sans contenu réel. Cette prise de position, au cœur d’un discours largement commenté à Beyrouth, s’inscrit dans la bataille sémantique qui oppose les forces politiques libanaises à l’heure où le pays cherche à stabiliser ses institutions après plusieurs années de blocage.
Une formule contestée au cœur du débat libanais
L’expression « État profond », empruntée au lexique politique international, est régulièrement mobilisée au Liban pour désigner des réseaux d’influence supposés neutraliser l’action des dirigeants élus. Samir Geagea, figure historique du camp chrétien et adversaire déclaré du Hezbollah, conteste la pertinence de ce vocable. Selon lui, le terme tend à dédouaner les responsables politiques de leurs propres défaillances en attribuant à une entité invisible les blocages institutionnels du pays. La critique vise implicitement les acteurs qui invoquent l’existence d’un appareil parallèle pour justifier l’absence de réformes.
Le leader des Forces libanaises développe une thèse inverse : l’État libanais souffrirait moins d’une superstructure occulte que d’une captation assumée par certaines forces partisanes. Cette lecture rejoint la ligne que défend son parti depuis le retrait des troupes syriennes en 2005, et que la formation a réaffirmée tout au long de la crise économique amorcée en 2019. Le quotidien Al Akhbar, proche de l’axe du 8 Mars, restitue ces propos avec un regard critique, soulignant le contraste entre le discours du chef chrétien et les positions de ses adversaires.
Un positionnement en phase avec la recomposition politique
Le discours intervient à un moment charnière. Le Liban a élu en janvier 2025 le général Joseph Aoun à la présidence de la République, mettant fin à plus de deux ans de vacance au sommet de l’État. La nomination de Nawaf Salam à la tête du gouvernement a parachevé un rééquilibrage que les Forces libanaises ont accompagné. Dans ce nouveau paysage, la formation dirigée par Samir Geagea cherche à imposer sa grille de lecture des dysfonctionnements antérieurs et à orienter le récit public autour de la responsabilité directe des partis ayant exercé le pouvoir.
Le chef des Forces libanaises insiste sur l’idée que les institutions libanaises, malgré leurs faiblesses, ne sont pas paralysées par une bureaucratie hostile mais par des arbitrages politiques explicites. Cette ligne argumentative s’oppose frontalement à celle développée par le Hezbollah et ses alliés, qui dénoncent depuis plusieurs années l’existence d’une administration et d’une magistrature instrumentalisées contre la résistance armée. Le débat sur l’enquête concernant l’explosion du port de Beyrouth d’août 2020, toujours en suspens, illustre la profondeur du clivage.
Une bataille de récits aux implications régionales
Au-delà de la querelle terminologique, l’intervention de Samir Geagea s’inscrit dans une bataille de récits dont les ramifications dépassent la scène libanaise. La théorie de l’« État profond » a circulé du Moyen-Orient jusqu’aux États-Unis, où elle structure une partie du discours politique contemporain. En contestant son importation au Liban, le leader chrétien tente de désamorcer un dispositif rhétorique qui, selon lui, profite avant tout aux acteurs souhaitant échapper à la reddition de comptes.
Cette controverse intervient alors que le Liban demeure soumis à de fortes pressions extérieures. Les négociations avec le Fonds monétaire international, la reconstruction des zones sinistrées par la guerre menée par Israël contre le Hezbollah jusqu’au cessez-le-feu de novembre 2024, ainsi que la question du désarmement des formations non étatiques structurent l’agenda politique. Dans ce contexte, le choix des mots employés par les dirigeants n’est jamais anodin. Qualifier ou non un dispositif d’« État profond » revient à désigner les responsables et à orienter les remèdes institutionnels envisageables.
Reste que la portée concrète du discours de Samir Geagea dépendra de la capacité des Forces libanaises à traduire leur lecture en actes législatifs et en réformes vérifiables. Le test viendra des prochains arbitrages budgétaires et judiciaires que devra rendre l’exécutif libanais. Selon Al Akhbar, le débat ouvert par cette intervention est appelé à se prolonger dans les semaines à venir.
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