L’ONU pointe la persistance des violences carcérales au Gabon

Iconic Broken Chair sculpture near UN building in Geneva.Photo : Toba Oduwaiye / Pexels

Au Gabon, la transition ouverte par le renversement d’Ali Bongo Ondimba en août 2023 n’a pas suffi à dissiper les inquiétudes des Nations unies sur le respect des droits fondamentaux. Réuni à Genève dans le cadre de sa 84e session, le Comité onusien contre la torture a passé au crible les pratiques carcérales et sécuritaires de Libreville. Les conclusions, présentées en marge de la session qui s’achève le 1er mai, dressent le portrait d’un appareil répressif encore marqué par des dérives héritées de l’ancien régime, en dépit des engagements affichés par les nouvelles autorités.

Un rapport accablant sur les prisons gabonaises

L’Organisation mondiale contre la torture (OMCT), associée à plusieurs organisations non gouvernementales gabonaises, a transmis aux experts onusiens un rapport documenté sur l’état des lieux de détention. Le document met en lumière la surpopulation chronique des établissements pénitentiaires, les conditions sanitaires dégradées et les violences exercées par certains agents. Ces pratiques, loin d’être marginales, s’inscrivent dans une continuité institutionnelle que la rupture politique d’août 2023 n’a pas brisée.

Les rapporteurs insistent particulièrement sur la question des détentions hors procédure, c’est-à-dire des privations de liberté qui échappent aux garanties prévues par la loi gabonaise et par les conventions internationales ratifiées par le pays. Ces zones grises juridiques concernent aussi bien des opposants politiques que des justiciables ordinaires, et fragilisent la crédibilité du discours officiel sur l’État de droit. Plusieurs cas individuels ont été soumis au Comité, illustrant la diversité des profils touchés.

Des forces de sécurité toujours mises en cause

Au-delà des prisons, les experts ont pointé le rôle des services de sécurité dans la perpétuation de violences sur la voie publique et lors des interpellations. Arrestations expéditives, recours à la force jugé disproportionné, gardes à vue prolongées au-delà des délais légaux : autant de griefs qui reviennent dans les témoignages compilés par les ONG. La société civile gabonaise déplore une faible reddition de comptes, les enquêtes administratives ou judiciaires aboutissant rarement à des sanctions tangibles.

Cette situation interroge la trajectoire politique du Comité pour la transition et la restauration des institutions (CTRI), au pouvoir depuis le coup de force de Brice Clotaire Oligui Nguema. La promesse d’une rupture avec les pratiques de l’ancien régime constituait un argument central de légitimation. Or, sur le terrain des libertés publiques, les organisations de défense des droits humains estiment que les avancées restent en deçà des attentes. Le passage devant l’instance onusienne place les autorités face à un examen extérieur peu complaisant.

Libreville plaide la bonne foi et les réformes en cours

Face aux critiques, la délégation gouvernementale gabonaise a défendu un bilan d’étape. Elle a rappelé l’existence de chantiers législatifs visant à mettre la législation nationale en conformité avec la Convention contre la torture, ainsi que des efforts de formation des personnels pénitentiaires et des forces de l’ordre. Les autorités ont également affirmé leur volonté de poursuivre les enquêtes sur les abus signalés et de renforcer les mécanismes de prévention.

Pour les experts onusiens, ces engagements doivent désormais se traduire par des résultats mesurables. Le Comité formulera, à l’issue de sa session, des observations finales assorties de recommandations qui serviront de feuille de route pour les prochaines années. Le Gabon devra rendre compte des suites données, dans un calendrier de suivi qui contraindra Libreville à documenter ses progrès. La crédibilité internationale du nouveau pouvoir, à l’heure où il consolide sa diplomatie économique et ses partenariats énergétiques, dépendra en partie de sa capacité à répondre aux exigences formulées à Genève.

Reste une équation politique délicate pour les autorités de la transition : conjuguer la consolidation de l’ordre public, qui a justifié une partie des mesures sécuritaires prises depuis 2023, avec le respect des standards internationaux que le Gabon s’est engagé à honorer. Selon RFI Afrique, les organisations partenaires entendent maintenir la pression au-delà de cette session, en relayant les recommandations onusiennes auprès des partenaires bilatéraux du pays.

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Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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