Mali : l’assassinat du ministre de la Défense secoue la junte

Aerial view of wooden boats along the Niger River in Bamako, Mali. Busy riverbank activity.Photo : Fatih Turan / Pexels

L’assassinat du ministre malien de la Défense, rapporté par le quotidien libanais Al Akhbar, ouvre une séquence politique périlleuse pour Bamako. Au-delà du choc immédiat, l’élimination d’une figure clé de l’appareil militaire interroge l’équilibre interne de la junte dirigée par le colonel Assimi Goïta et ravive les spéculations sur l’identité des commanditaires. Plusieurs lignes de faille s’entrecroisent : rivalités au sommet de l’État, offensive continue des groupes armés au Sahel, et reconfiguration géopolitique dans une région où Russes, Occidentaux et puissances régionales avancent leurs pions.

Une onde de choc au cœur de la junte malienne

Le portefeuille de la Défense occupe une place centrale dans l’architecture du pouvoir malien depuis le double coup d’État de 2020 et 2021. Sa disparition violente, dans un contexte déjà marqué par la pression sécuritaire, fragilise un édifice fondé sur l’unité de façade des officiers ayant renversé Ibrahim Boubacar Keïta puis Bah N’Daw. Le pouvoir de transition s’est employé, ces dernières années, à concentrer les leviers de la sécurité entre les mains d’un cercle restreint, écartant les voix dissidentes au sein de la grande muette.

L’assassinat révèle, en creux, les tensions accumulées autour de la conduite de la guerre contre les groupes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique. La stratégie de reconquête territoriale, appuyée par les supplétifs russes d’Africa Corps, héritiers du dispositif Wagner, peine à enrayer la dégradation sécuritaire dans le nord et le centre du pays. Les pertes répétées au sein des Forces armées maliennes (FAMa) nourrissent un mécontentement diffus dans les casernes, terreau classique des règlements de comptes au sommet.

Plusieurs hypothèses sur la table

Selon l’analyse proposée par le quotidien libanais, plusieurs pistes coexistent. La première renvoie à une opération djihadiste ciblée, dans la lignée des attaques spectaculaires menées ces derniers mois par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) contre des objectifs symboliques, y compris à Bamako. La capitale, longtemps épargnée, a vu sa bulle sécuritaire se fissurer avec les attaques de Kati et les embuscades répétées sur les axes stratégiques.

La deuxième hypothèse pointe une fracture interne. Les réorganisations successives au sein de la hiérarchie militaire, les promotions controversées et la mise à l’écart de plusieurs figures historiques de la transition alimentent une compétition feutrée pour le contrôle des unités d’élite et des ressources budgétaires de la Défense. Une troisième lecture, plus géopolitique, évoque l’hostilité de puissances étrangères opposées au virage pro-russe de Bamako et au démantèlement des accords de coopération signés avec Paris et l’ONU.

Un choc régional pour l’Alliance des États du Sahel

L’événement intervient alors que le Mali, le Burkina Faso et le Niger consolident l’Alliance des États du Sahel (AES), officialisée en septembre 2023, et préparent les contours d’une confédération destinée à se substituer à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). La perte d’un ministre de la Défense malien fragilise la coordination militaire entre les trois capitales sahéliennes, qui multiplient depuis deux ans les opérations conjointes contre les katibas djihadistes opérant à cheval sur les frontières.

Pour les partenaires extérieurs, l’onde de choc est immédiate. Moscou, qui a consenti à un investissement militaire et diplomatique conséquent au Sahel, observe avec attention la stabilité de son principal relais ouest-africain. Les chancelleries occidentales, en retrait depuis le retrait forcé de la mission Barkhane et de la Minusma, scrutent les signaux d’un possible recalibrage. Les pays voisins, à commencer par l’Algérie, le Sénégal et la Mauritanie, redoutent une déstabilisation supplémentaire susceptible d’aggraver les flux de réfugiés et la circulation des armes.

Reste l’enjeu intérieur. La crédibilité du colonel Goïta, déjà entamée par le report sine die des élections promises pour février 2024, dépendra de sa capacité à éclaircir rapidement les circonstances de l’assassinat et à désigner un successeur capable de tenir l’institution militaire. À défaut, la transition malienne risque d’entrer dans une phase d’instabilité ouverte, dont les répercussions dépasseront largement les frontières du pays. Selon Al Akhbar, les prochaines semaines seront déterminantes pour identifier la main qui a frappé au cœur de l’État malien.

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About the Author

Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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