Casablanca : le marché sénégalais menacé de démolition imminente

Colorful blue alleyway in the medina of Chefchaouen, Morocco with traditional textiles.Photo : Alari Tammsalu / Pexels

Le « marché sénégalais » de Casablanca, repère emblématique de la diaspora ouest-africaine au Maroc, pourrait disparaître dans les prochaines semaines. Niché au cœur de la capitale économique du royaume chérifien, cet espace marchand est dans le viseur des autorités locales, après la démolition récente du quartier populaire attenant à l’ancienne médina. Pour les trois à quatre cents commerçants et auxiliaires qui y vivent au rythme des arrivages de poisson séché, de manioc ou d’épices, l’horizon s’assombrit brutalement.

Un point d’ancrage de la diaspora subsaharienne au Maroc

Le marché s’est imposé au fil des années comme une escale incontournable pour les ressortissants ouest et centre-africains installés à Casablanca, mais aussi pour les voyageurs de passage. On y trouve les produits du quotidien introuvables ailleurs dans la métropole : feuilles de baobab, poisson fumé, condiments rapportés de Dakar, Bamako ou Abidjan. Au-delà du commerce, l’endroit fait office de place de village, où l’on échange des nouvelles du pays, où l’on règle des affaires de famille, où l’on partage un thiéboudienne servi à la sauvette dans une arrière-cour.

Cette fonction sociale dépasse largement la simple transaction économique. Pour une diaspora qui pèse plusieurs dizaines de milliers de personnes au Maroc, dont une part importante en situation administrative précaire, le lieu offre un repère identitaire dans une ville où l’intégration reste un parcours semé d’embûches. Les restaurateurs informels, les coiffeuses, les transporteurs de colis vers l’Afrique de l’Ouest gravitent tous autour de ce poumon communautaire.

Une opération d’urbanisme aux contours flous

L’inquiétude s’est cristallisée après les opérations de démolition menées dans le quartier populaire jouxtant l’ancienne médina, où vivait une part significative des migrants subsahariens. Ces destructions, présentées par les autorités marocaines comme relevant d’une politique de réhabilitation urbaine, ont déjà déplacé des centaines de familles. Le sort réservé au marché s’inscrit dans cette même dynamique de reconfiguration du centre-ville casablancais, sans qu’un plan de relogement ou de relocalisation commerciale n’ait été clairement communiqué aux intéressés.

Les commerçants disent ignorer la date exacte de l’intervention et n’avoir reçu aucune proposition de site alternatif. Plusieurs d’entre eux exercent depuis plus d’une décennie et ont consenti des investissements substantiels dans leurs étals. Sans solution de transfert, la fermeture signerait la fin pure et simple de leur activité, dans un pays où l’accès au foncier commercial demeure ardu pour les ressortissants étrangers, surtout subsahariens.

Un test pour la diplomatie africaine de Rabat

Le dossier dépasse la simple question urbaine. Depuis le retour du Maroc au sein de l’Union africaine en 2017, Rabat s’est employé à projeter une image de hub continental ouvert et solidaire, multipliant les investissements bancaires, télécoms et énergétiques au sud du Sahara. La régularisation de dizaines de milliers de migrants engagée à partir de 2014 avait été présentée comme la marque d’une politique migratoire africaine assumée. La disparition d’un lieu aussi symbolique que le marché sénégalais, sans concertation visible avec les communautés concernées ni avec les chancelleries d’Afrique de l’Ouest, risque d’envoyer un signal contradictoire.

Reste que les autorités marocaines invoquent des impératifs de salubrité, de sécurité et de mise aux normes, dans une ville qui prépare plusieurs grands rendez-vous internationaux et accélère la modernisation de ses infrastructures. La tension entre cette ambition urbanistique et la préservation des écosystèmes économiques informels, dont le marché est l’archétype, n’est pas propre à Casablanca. Elle traverse la plupart des grandes métropoles africaines, de Dakar à Abidjan, où les commerces de rue cèdent progressivement le pas à des projets d’aménagement plus ambitieux.

Sur place, les vendeurs s’organisent, alertent les consulats et tentent d’obtenir un sursis. La mobilisation reste néanmoins fragile, à la mesure de la précarité administrative de nombreux acteurs. Selon RFI Afrique, l’inquiétude domine désormais largement parmi les commerçants subsahariens du site.

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Léa Mbongo
Reporter société, Léa Mbongo s'intéresse aux enjeux agricoles, environnementaux et de santé publique en Afrique francophone. Elle a couvert les crises climatiques du Sahel, les politiques de sécurité alimentaire et l'émergence des filières agroalimentaires locales. Ses reportages donnent la parole aux acteurs de terrain.

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