Mauritanie : quatre ans de prison pour deux députées de l’opposition

Stunning aerial shot of Nouakchott, Mauritania, showcasing urban sprawl under a bright blue sky.Photo : laye Photographe / Pexels

La justice mauritanienne a frappé fort. Lundi 4 mai, le tribunal de Nouakchott a condamné deux députées de l’opposition à quatre années de réclusion pour atteinte aux symboles de l’État et diffusion de propos à caractère raciste. Les deux élues, figures connues de la lutte contre les pratiques esclavagistes encore présentes dans le pays, avaient ouvertement critiqué une déclaration du président Mohamed Ould Ghazouani qu’elles estimaient stigmatisante envers la communauté haratine. Le verdict a été accueilli avec stupeur par les milieux militants et plusieurs organisations de défense des droits humains.

Une condamnation lourde qui cible des voix antiesclavagistes

Les deux parlementaires concernées appartiennent à un courant politique mauritanien qui dénonce de longue date la persistance de hiérarchies sociales héritées de l’esclavage, officiellement aboli en 1981 et criminalisé en 2007. Leur engagement public les a déjà placées dans le viseur des autorités à plusieurs reprises. En s’attaquant frontalement aux propos présidentiels, elles ont franchi un seuil que le pouvoir judiciaire a choisi de sanctionner par une peine particulièrement sévère, assortie de la qualification d’atteinte aux symboles républicains.

La défense a immédiatement contesté la procédure, dénonçant un détournement du droit pénal pour museler la contradiction parlementaire. Pour les avocats des élues, la requalification de critiques politiques en propagation de discours raciste relève d’un renversement sémantique. Les deux femmes sont issues de la communauté haratine, descendante des populations historiquement asservies, et fondent précisément leur action politique sur la dénonciation des discriminations dont ce groupe demeure victime.

La question haratine, ligne de fracture politique en Mauritanie

La société mauritanienne reste traversée par une stratification où coexistent Maures arabo-berbères, Haratines et populations subsahariennes. Si la loi de 2007 a fait de l’esclavage un crime, les organisations comme l’Initiative pour la résurgence du mouvement abolitionniste (IRA) estiment que des dizaines de milliers de personnes vivent encore sous des formes de servitude, notamment en milieu rural. Cette réalité, régulièrement documentée par les rapporteurs des Nations unies, alimente une opposition structurée que Nouakchott peine à neutraliser par les seuls dispositifs législatifs.

Le président Mohamed Ould Ghazouani, élu en 2019 puis reconduit en juin 2024, s’est présenté comme un dirigeant attaché à la stabilité et au dialogue social. Son second mandat est toutefois marqué par une crispation croissante autour des libertés d’expression et du traitement réservé aux militants antiesclavagistes. La condamnation des deux députées intervient dans cette séquence et risque d’aggraver le malaise entre le pouvoir et les composantes les plus mobilisées de la société civile.

Un signal préoccupant pour les partenaires extérieurs

Sur la scène internationale, la Mauritanie occupe une position stratégique. Pays charnière entre Maghreb et Afrique de l’Ouest, partenaire privilégié de l’Union européenne sur les questions migratoires et sécuritaires, Nouakchott est aussi un acteur émergent du gaz naturel offshore avec le projet Grand Tortue Ahmeyim, exploité avec le Sénégal. Cette densité de relations rend les autorités mauritaniennes sensibles aux signaux envoyés à leurs interlocuteurs occidentaux et africains, attentifs à l’évolution de l’État de droit.

Plusieurs ONG internationales ont déjà commencé à exiger la libération des deux élues. Reste que les marges de manœuvre diplomatiques sont étroites pour les capitales partenaires, soucieuses de préserver une coopération sécuritaire jugée essentielle face aux menaces djihadistes au Sahel. La séquence ouverte par le verdict du 4 mai pourrait néanmoins peser sur les futures conditionnalités attachées aux programmes de coopération européens et onusiens.

Au plan interne, l’épisode renforce la conviction d’une partie de l’opposition que l’espace de contestation parlementaire se rétrécit. Les défenseurs des deux députées ont annoncé leur intention de faire appel et de saisir, le cas échéant, les mécanismes régionaux africains de protection des droits humains. La trajectoire judiciaire de ce dossier sera observée comme un test grandeur nature de l’indépendance de la magistrature mauritanienne. Selon Le Monde Afrique.

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Serge Kaboré
Journaliste politique, Serge Kaboré suit les trajectoires électorales et la gouvernance publique dans l'espace francophone ouest-africain. Ses analyses portent sur les alternances démocratiques, la réforme de l'État, les transitions militaires et les politiques publiques structurantes dans les domaines de l'éducation et de la santé.

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