Liban : un quart des femmes épuisées par les déplacements forcés

Side view of ethnic girl taking care of brother sitting on stone rubble outside tents in refugee campPhoto : Ahmed akacha / Pexels

Le déplacement forcé au Liban frappe désormais un quart de la population féminine du pays, selon une enquête relayée par le quotidien beyrouthin Al Akhbar. Derrière ce chiffre, une réalité que la crise économique et la guerre avec Israël ont conjuguée pour transformer en urgence humanitaire de grande ampleur. Femmes enceintes, jeunes mères et femmes âgées composent le segment le plus vulnérable de cette population déracinée, contrainte de fuir le sud du pays, la Békaa ou la banlieue méridionale de Beyrouth.

Une vulnérabilité genrée aggravée par la guerre

Les déplacements internes ne touchent pas les Libanais de manière uniforme. Les femmes assument l’essentiel de la charge domestique au sein des foyers déplacés, tout en subissant des conditions d’hébergement collectif qui restreignent leur intimité et leur sécurité. La promiscuité dans les abris, écoles publiques reconverties ou logements partagés, expose particulièrement les jeunes mères à des risques sanitaires accrus pour leurs nourrissons.

Pour les femmes enceintes, l’accès aux soins prénataux devient erratique. Les structures hospitalières des zones d’accueil, déjà fragilisées par six années d’effondrement économique, peinent à absorber l’afflux de patientes. Plusieurs accouchements se déroulent dans des conditions précaires, faute de transport vers les maternités les plus proches ou en raison de l’incapacité financière des familles à régler les frais médicaux. La pénurie de médicaments essentiels, héritée de l’effondrement de la livre libanaise, pèse également sur le suivi gynécologique.

Les aînées, oubliées de l’urgence humanitaire

Les femmes âgées constituent l’autre point de fragilité documenté. Pour beaucoup, le déracinement signifie la rupture brutale d’un suivi médical chronique, qu’il s’agisse de pathologies cardiovasculaires, de diabète ou de troubles cognitifs. L’éloignement des médecins traitants et la perte des repères du domicile familial accentuent les épisodes dépressifs. Plusieurs travailleuses sociales citées dans l’enquête évoquent des cas de détérioration cognitive accélérée chez des octogénaires hébergées dans des abris collectifs surpeuplés.

La dimension psychologique de la crise reste largement sous-traitée. Les services de soutien mental disponibles, généralement portés par des organisations non gouvernementales internationales et locales, ne couvrent qu’une fraction des besoins. Les femmes interrogées décrivent des troubles du sommeil, une anxiété chronique et un sentiment d’humiliation lié à la perte de leur autonomie résidentielle. La violence conjugale, déjà préoccupante avant l’escalade militaire, connaît une recrudescence dans les espaces de confinement involontaire.

Un défi structurel pour l’État libanais

Au-delà du registre humanitaire, l’enquête met en lumière la faiblesse des dispositifs publics. Le ministère des Affaires sociales libanais dispose de moyens dérisoires face à l’ampleur du phénomène. La coordination avec les agences onusiennes, notamment le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), reste perfectible. Les municipalités d’accueil, dans le Mont-Liban ou le Nord, supportent une charge financière qu’aucun mécanisme national de péréquation ne compense.

La question du retour se pose avec acuité. Plusieurs villages du Liban-Sud demeurent inhabitables après les frappes israéliennes, tandis que la reconstruction reste suspendue à des arbitrages diplomatiques et financiers internationaux. Pour les femmes déplacées, l’incertitude prolongée nourrit un sentiment d’abandon institutionnel. Les chiffres évoqués, un quart de la population féminine concernée, traduisent l’envergure d’un phénomène qui dépasse la simple parenthèse conjoncturelle.

Reste que la prise en charge spécifique des publics les plus exposés, parturientes, jeunes mères et aînées, exigerait des protocoles dédiés que ni les autorités libanaises ni leurs partenaires extérieurs n’ont jusqu’ici déployés à l’échelle requise. La résilience individuelle, longtemps invoquée comme variable d’ajustement, atteint ses limites. Selon Al Akhbar, l’épuisement gagne désormais un segment central du tissu social libanais, dont la reconstitution conditionnera la sortie de crise.

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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