La liberté de la presse au Sahel traverse une zone de turbulences sans précédent. Dans les trois États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) — le Mali, le Niger et le Burkina Faso —, les organisations de défense des journalistes dressent un tableau accablant à l’occasion du 3 mai, Journée mondiale consacrée à ce droit fondamental. L’expression « goulag de l’information », employée pour qualifier la situation, traduit l’ampleur du verrouillage qui frappe désormais les rédactions, qu’elles soient locales ou correspondantes de médias internationaux.
Un climat de peur installé depuis les coups d’État
Depuis les prises de pouvoir militaires successives à Bamako, Ouagadougou et Niamey, la pratique du journalisme s’est considérablement durcie. Les autorités de transition, arrivées par la force entre 2020 et 2023, ont multiplié les mesures restrictives à l’encontre des voix critiques. Suspensions de médias étrangers, retraits d’accréditations, convocations devant les services de renseignement et disparitions de journalistes composent désormais le quotidien d’une profession sous surveillance étroite.
Plusieurs reporters ont été enlevés, parfois embrigadés de force dans l’armée, ou contraints à l’exil pour échapper aux représailles. D’autres ont vu leurs publications fermées du jour au lendemain, sans procédure contradictoire ni recours effectif. Cette mécanique d’intimidation s’accompagne d’un récit officiel qui assimile la critique à une atteinte à la sûreté nationale, dans un contexte de guerre contre les groupes djihadistes qui sert de justification permanente au tour de vis sécuritaire.
Médias internationaux écartés, voix locales sous pression
Le sort réservé aux médias français illustre la rupture diplomatique consommée avec Paris. Radio France Internationale et France 24, longtemps écoutées et regardées dans l’ensemble de la sous-région, ont été suspendues successivement dans les trois capitales. La BBC et Voice of America ont également fait l’objet de mesures de rétorsion ponctuelles. Cette mise à l’écart méthodique des grandes radios internationales prive des millions de Sahéliens d’une source d’information indépendante, dans des zones où l’accès au numérique reste limité.
À l’échelle locale, l’autocensure progresse à mesure que les sanctions se multiplient. Les rédactions privées arbitrent en permanence entre la nécessité d’informer et le risque de fermeture administrative. Les associations professionnelles, comme la Maison de la presse au Mali ou le Centre national de presse Norbert-Zongo au Burkina Faso, peinent à faire entendre leurs alertes. Reporters sans frontières (RSF) classe désormais ces trois pays parmi les plus défavorables à l’exercice du métier sur le continent africain.
Une stratégie communicationnelle au service du pouvoir
Au-delà de la répression, les juntes ont investi massivement dans la production d’un discours alternatif. Réseaux sociaux, influenceurs panafricanistes et chaînes affiliées relaient une narration souverainiste qui valorise la rupture avec les anciennes puissances coloniales et la coopération renforcée avec Moscou. Cette bataille des récits, nourrie par d’importantes opérations d’influence, complique encore le travail de vérification factuelle des journalistes restés sur place.
Les conséquences pour les populations sont tangibles. L’opacité entoure désormais les opérations militaires, les bilans des attaques attribuées aux groupes armés terroristes et la situation humanitaire dans les zones rurales. Les organisations internationales, dont l’ONU et la Cedeao avant son retrait, déplorent une raréfaction des données indépendantes qui rend plus difficile l’évaluation des politiques publiques et la réponse aux crises.
Reste que des journalistes sahéliens continuent, souvent depuis l’exil, à documenter les dérives. Des rédactions en ligne se reconstituent à Dakar, Abidjan ou Accra, tirant parti des outils numériques pour maintenir un fil d’information vers leurs publics d’origine. Cette résilience, fragile mais réelle, constitue l’un des rares contrepoids à l’étouffement médiatique organisé dans l’espace AES. Selon RFI Afrique.
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