Au Mali, l’alliance scellée entre la junte au pouvoir et la Russie traverse sa séquence la plus délicate depuis le retrait de la force française Barkhane. Depuis le déclenchement, le 25 avril, d’une offensive d’ampleur menée par des groupes jihadistes affiliés au Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), les forces russes déployées sous l’enseigne d’Africa Corps enchaînent les déconvenues sur le terrain. La perte de la ville stratégique de Kidal, dans le nord du pays, marque un recul symbolique majeur pour Bamako et son partenaire russe, qui en avaient fait l’un des trophées de leur reconquête territoriale.
La mort de Sadio Camara, coup dur pour l’axe Bamako-Moscou
La disparition de Sadio Camara, ministre malien de la Défense et architecte du rapprochement avec le Kremlin, constitue un séisme politique pour la transition. Officier formé en Russie, russophone et russophile assumé, il incarnait depuis 2021 le pivot opérationnel de la coopération militaire entre les deux capitales. C’est sous son autorité que les premiers contingents du groupe Wagner, puis ceux d’Africa Corps après la reprise en main du dispositif par le ministère russe de la Défense, avaient pris pied sur le sol malien.
Sa mort prive le colonel Assimi Goïta d’un relais essentiel auprès de Moscou. Elle ouvre aussi une bataille de succession au sein de l’appareil sécuritaire malien, à un moment où la junte ne peut se permettre la moindre fragilité dans sa chaîne de commandement. Plusieurs cadres militaires formés à l’école française ou américaine pourraient tenter de peser sur la nouvelle architecture de la défense, sans pour autant remettre en cause publiquement le tropisme russe affiché par Koulouba.
Africa Corps, un dispositif sous tension
Successeur officiel de Wagner après l’élimination d’Evgueni Prigojine en août 2023, Africa Corps opère désormais sous tutelle directe du renseignement militaire russe, le GRU. Le contingent déployé au Mali, estimé entre un et deux milliers d’hommes selon les évaluations occidentales, partage les bases des Forces armées maliennes (FAMa) et appuie les opérations dans le centre et le nord du pays. L’offensive jihadiste lancée fin avril a mis au jour ses limites : faiblesse du renseignement humain, dépendance aux frappes aériennes, difficulté à tenir le terrain face à une insurrection mobile et bien implantée.
La chute de Kidal, reprise en novembre 2023 au prix d’une bataille présentée comme fondatrice par la junte, illustre la précarité des gains militaires obtenus. La ville, verrou touareg du septentrion malien, redevient un enjeu de souveraineté pour Bamako et un test de crédibilité pour le Kremlin, qui a investi un capital politique considérable dans le succès affiché de son intervention sahélienne.
Moscou face au dilemme sahélien
Pour la Russie, le désengagement n’est pas une option. Le Mali constitue la pièce maîtresse du dispositif construit avec le Burkina Faso et le Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), officialisée en septembre 2023. Un revers durable à Bamako fragiliserait l’ensemble de la projection russe en Afrique de l’Ouest, déjà scrutée à Ndjamena, à Bangui et à Khartoum. Le Kremlin a donc choisi de renforcer ses moyens plutôt que de les retirer, malgré le coût humain et politique croissant de l’engagement.
Cette obstination s’explique aussi par la concurrence des puissances. La Turquie, par ses drones Bayraktar, et plusieurs partenaires du Golfe observent l’évolution du rapport de force, prêts à occuper d’éventuels espaces laissés vacants. Pour Moscou, céder du terrain reviendrait à offrir un boulevard à des acteurs qui négocient déjà avec les juntes sahéliennes des contrats miniers et sécuritaires.
Reste la question de la soutenabilité. La guerre en Ukraine continue d’absorber l’essentiel des ressources militaires russes, et les pertes subies par Africa Corps ne sont compensées que partiellement par les recrutements opérés dans les régions périphériques de la Fédération. À Bamako, les autorités de transition mesurent la profondeur de leur dépendance, sans disposer d’alternative crédible à court terme. Selon Le Monde Afrique, Moscou entend néanmoins maintenir, coûte que coûte, son ancrage malien.
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