Le paradoxe est saisissant. Alors que la guerre entre l’armée régulière et les Forces de soutien rapide (FSR) a provoqué l’un des plus grands déplacements humains de la décennie, des Soudanais réfugiés dans les pays voisins et au Moyen-Orient commencent à regagner Khartoum. Le basculement tient à deux facteurs convergents : la reconquête de pans entiers de la capitale par les Forces armées soudanaises au printemps 2025, et la dégradation sécuritaire dans plusieurs pays d’accueil, notamment sous l’effet des tensions régionales liées à la guerre de Gaza et aux frappes en cours au Liban, en Syrie et en Iran.
Khartoum, un retour dicté par l’effet domino régional
Depuis le déclenchement du conflit en avril 2023, près de 12 millions de Soudanais ont été déplacés selon les chiffres agrégés par les agences onusiennes, dont plus de 3 millions à l’étranger. L’Égypte, le Tchad, le Soudan du Sud et l’Arabie saoudite ont absorbé le gros des flux. Mais depuis dix-huit mois, l’embrasement du Moyen-Orient a fragilisé plusieurs de ces destinations. Les exilés installés au Liban ou en Syrie, souvent en situation précaire, se retrouvent doublement vulnérables. Pour certains, rentrer dans une Khartoum dévastée apparaît moins risqué que de rester exposé à une guerre qui n’est pas la leur.
La reprise de la capitale soudanaise par l’armée, finalisée au printemps dernier après des mois de combats de rue contre les FSR du général Hemedti, a ouvert une fenêtre. Les quartiers du centre, de Khartoum-Nord et une partie d’Omdurman redeviennent accessibles. Les autorités encouragent ces retours, y voyant un signal politique de normalisation. Sur le terrain, la réalité est plus rude : eau, électricité et services de santé fonctionnent par intermittence, et les stigmates des combats demeurent omniprésents.
Une réinstallation à haut risque humanitaire
Les organisations humanitaires alertent sur la nature précipitée de ces retours. De nombreux logements sont détruits ou pillés, les infrastructures bancaires à peine reconstituées, et des munitions non explosées jonchent encore plusieurs zones urbaines. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) a documenté la persistance de besoins massifs dans le Grand Khartoum, où l’insécurité alimentaire touche encore une part significative de la population restée sur place durant le conflit.
Reste que le mouvement s’accélère. Des familles entières reviennent par la route depuis Port-Soudan, devenue capitale administrative de fait, ou par avion depuis Le Caire et Djeddah. Les liaisons aériennes commerciales ont repris de manière limitée, et les compagnies égyptiennes comme saoudiennes ont rouvert progressivement certaines dessertes. Pour les cadres et commerçants soudanais expatriés, la question du retour se double d’un calcul économique : préserver un patrimoine, relancer une activité, reprendre pied avant un hypothétique règlement politique.
Un signal politique pour l’armée soudanaise
Sur le plan stratégique, ces retours servent le récit du général Abdel Fattah al-Burhane, chef du Conseil souverain et commandant en chef des Forces armées. L’état-major entend démontrer que la reconquête de Khartoum est irréversible et que la vie civile y redevient possible. À l’inverse, les FSR, repliées sur le Darfour et certaines zones du Kordofan, restent accusées par plusieurs rapports internationaux d’exactions massives, notamment à El-Fasher, assiégée depuis de longs mois.
Le conflit soudanais conserve néanmoins sa dimension régionale. Les parrains présumés des belligérants — Émirats arabes unis, Égypte, Arabie saoudite, Iran — pèsent chacun sur la trajectoire militaire. La recomposition en cours au Moyen-Orient, marquée par l’affaiblissement de l’axe iranien et le repositionnement d’Abou Dhabi, pourrait influer dans les mois qui viennent sur les équilibres à Khartoum. Les médiations conduites depuis Djeddah et Manama n’ont pour l’heure débouché sur aucun cessez-le-feu durable.
Pour les Soudanais qui rentrent, ces arrière-plans diplomatiques comptent moins que l’urgence quotidienne. Le retour à Khartoum, aussi incertain soit-il, devient une option lorsque l’exil n’offre plus de refuge. Selon PressAfrik, ce mouvement s’amplifie à mesure que les dynamiques de guerre se déplacent de part et d’autre de la mer Rouge.
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