Tribune : Moustapha el Roz dénonce une « paix de soumission » au Liban

Explore the stunning ancient Roman ruins in Lebanon, showcasing historical architecture.Photo : Boris Ulzibat / Pexels

La tribune signée Moustapha el Roz s’ouvre sur un constat dur : les offensives israéliennes au Liban ne se limitent pas à frapper des infrastructures ou des positions armées, elles visent un tissu humain. L’auteur évoque le déplacement forcé d’environ un quart de la population libanaise, qu’il qualifie de crime de guerre, et y voit aussi l’instrument d’un projet politique. Pour lui, la stratégie consiste à élargir les lignes de fracture du pays, à diffuser la peur dans la durée et à préparer les esprits à accepter ce qu’il nomme une « paix de soumission », pourvu qu’elle interrompe les combats.

« Les assauts israéliens ne se limitent pas à nos villes, nos villages, nos montagnes, nos rivières, nos champs ou nos troupeaux. Ils ciblent des populations civiles, en grande majorité chiites. Le déplacement forcé de près de 25 % des Libanais constitue, en soi, un crime de guerre. Mais il poursuit aussi un autre objectif : creuser davantage les fractures du pays, installer la peur et, à terme, nous rendre plus disposés à accepter une « paix de soumission » pour peu qu’elle mette fin à la guerre.

Dans ce contexte, certaines voix politiques, médiatiques ou intellectuelles alimentent cette stratégie de division, en renforçant notamment les stéréotypes confessionnels et en réduisant la communauté chiite à un bloc homogène qui serait collectivement animé par un désir d’hégémonie. Face à nos conflits internes, venant s’ajouter à l’agression extérieure israélienne, je voudrais raconter ici, chers compatriotes, une partie de mon histoire personnelle.

De Tyr à Dakar puis Paris

Je me souviens du vieux Tyr, de notre ruelle adjacente au collège Jaafariyeh où enseignait mon père Abbas avant d’émigrer au Sénégal. Je me souviens de ma grand-mère Myriam, faisant des lectures religieuses dans sa grande maison de la vieille ville – textes dont j’aimais la sonorité sans en comprendre encore le sens. Ma mère Zahra, jeune et audacieuse, avait embarqué sur l’Akdeniz pour rejoindre un homme qu’elle n’avait aperçu qu’une seule fois sous le préau du collège.

Et je repense aujourd’hui à ce qui me semble être le plus beau cimetière du monde, face à Naqoura et aux falaises blanches de Bayada.

Mes parents et mes grands-parents y reposent, à quelques centaines de mètres de leurs maisons désormais pulvérisées lors de la terrible nuit du 17 avril 2026, au moment même où un cessez-le-feu était annoncé.

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À Dakar, mes parents inscrivirent leurs cinq enfants à l’école privée de la Cathédrale et à l’institution Sainte-Jeanne-d’Arc. Ils se privèrent durant des années pour financer ces études et acquérir un verger en remplacement de celui dont mon père avait été privé au Liban. Ce verger se trouve au bord du Litani, ce fleuve tant convoité qui hante depuis toujours les mémoires du Sud.

Ma famille élargie a marié ses enfants à des conjoints chiites, sunnites et catholiques. Enfants, nous chantions à la chorale, et ma mère adorait la Vierge Marie. Nous étions amis des Wardini, Azar, Filfili, Bichara, Noujaim, Kheir, Zarzour…

À Dakar, nous avons reçu sayed Moussa Sadr. Sa photo décorait nos appartements. Ma mère nous parlait d’Ernest Renan et de Bismarck. Au lycée Van Vollenhoven, notre professeur de littérature évoquait Senghor, le bilinguisme colonial et la « civilisation de l’universel ». Aimé Césaire parlait de la dignité du colonisé.

Grâce à un premier prix au concours général de mathématiques, remis en mains propres par le président Senghor, je pus partir à dix-sept ans pour Paris, en même temps que deux brillants camarades : feue Rose Dieng, pionnière de l’intelligence artificielle, et Souleymane Bachir Diagne, futur philosophe à Columbia.

À 19 ans, ma fiancée Souad et moi traversions à pied le pont de Nanterre sous la pluie pour imprimer un article dénonçant l’agression tripartite contre l’Égypte en 1956 et l’invasion du Sinaï. Nous militions aussi contre l’apartheid et pour la libération de Nelson Mandela.

À 23 ans, alors que j’installais une station terrienne de satellite à Dacca, un opérateur téléphonique s’exclama :

« Comment peut-on être ingénieur et s’appeler Mustapha ? »

À 30 ans, je perdais mon épouse, atteinte de lupus. Elle ne comprenait pas pourquoi le Liban n’avait jamais engagé un processus de « vérité et réconciliation » à la manière du révérend Desmond Tutu en Afrique du Sud. Elle exprimait avec colère son dégoût du massacre de Sabra et Chatila, commis sous les regards complices du général Sharon.

Indulgence mal placée

Au fil des années, nous avons aussi appris l’histoire complexe de l’Iran : le rôle de la CIA dans le renversement de Mossadegh en 1953, la dictature du chah, la répression de la Savak, la révolution islamique et l’arrivée de Khomeiny au pouvoir, la guerre avec l’Irak, cinquante années d’embargo, puis l’accord nucléaire du JCPOA finalement annulé par Donald Trump.

On peut toujours se demander ce que seraient devenus ces pays si certains événements avaient pris une autre tournure, et quel impact cela aurait eu sur notre région.

On peut aussi rappeler qu’en 2002, à Beyrouth, tous les pays arabes étaient prêts à reconnaître Israël dans le cadre de l’initiative du roi Abdallah d’Arabie saoudite, en échange de la création d’un État palestinien indépendant et viable dans les territoires occupés de Cisjordanie et de Gaza, avec Jérusalem-Est pour capitale.

À trente ans, nous ne militions pas contre le sionisme mais contre l’expansionnisme.

C’est ce qui me ramène aujourd’hui au Liban et à l’indulgence de certains envers la dangerosité de notre voisin. Le sujet est là : peut-on faire confiance à un État doté de moyens militaires, financiers et technologiques immenses, et dont seule une petite minorité, après le traumatisme du 7-Octobre, demeure encore ouverte au dialogue ?

Mais notre problème est aussi intérieur.

Quels fonds ont-ils été réellement consacrés au Sud, à Akkar ou à la Békaa depuis cinquante ans ? Qui possède les grandes fortunes du pays ? Qui contrôlait les banques ? Qui a sorti ses capitaux avant l’effondrement ? Pourquoi ces questions sont-elles moins souvent posées que celle du rôle de la fondation al-Qard al-Hassan, structure financière affiliée au Hezbollah ?

Avec deux amis, l’un catholique et l’autre sunnite, nous avons créé l’ONG Alissar, « pour un Liban social et solidaire, acteur de sa reconstruction ». Les dons collectés provenaient principalement de citoyens chiites, mais les projets financés concernaient toutes les régions du Liban – sauf les zones majoritairement chiites, souvent classées « zones rouges » par les agences internationales. Aucun donateur ne s’en est plaint.

« Notre » pays

Non, les chiites ne sont pas un bloc uniforme. Certains sont croyants, d’autres athées ; certains sont artistes, intellectuels, commerçants ou paysans. Beaucoup aspirent simplement à vivre en paix sur leur terre.

Il faudrait apprendre à parler aux chiites sans les mettre tous dans le même lot. Il y a ceux qui pensent seulement à « ma maison, mon église ou ma mosquée », et ceux qui se réfugient dans la seule géopolitique mondiale. Mais il n’y aura de salut que dans l’idée simple d’un pays de tous ses citoyens, de « notre » pays.

Peut-être devons-nous revoir nos alliances traditionnelles et nous rapprocher davantage des États qui défendent encore le droit international : l’Espagne, le Canada, le Brésil, la Colombie, le Mexique, l’Afrique du Sud, l’Indonésie… et quelques rares voix « gaulliennes » en Europe.

Mais surtout, il nous faut une grande conférence nationale réunissant aussi la société civile afin de bâtir une troisième voie :

– vérité et réconciliation ;

– renforcement de l’État et de l’armée ;

– sortie du confessionnalisme exacerbé ;

– reconstruction d’un destin commun.

Et cela ne peut se faire sous les bombes.

Les déplacés du Sud, ces naziheen, portent encore la mémoire des dix-huit années d’occupation. Ils s’interrogent sur l’écart immense entre les agendas régionaux et l’absence de l’État libanais durant des décennies. Mais ils sont avant tout des Libanais, comme nous tous, attachés aux 10 452 km² de ce pays. Au fond, seules nos histoires personnelles, notre éducation, notre vivre-ensemble et notre codéveloppement pourront empêcher que nous soyons ensevelis non seulement sous les gravats de nos maisons, mais aussi sous ceux de nos mémoires.

C’est à travers nos histoires que nous pourrons dialoguer. C’est à travers elles que nous pourrons résister aux fatalismes et imaginer un avenir commun.

Car, comme nos mémoires, nous sommes encore vivants. Et, malgré tout, nous sommes semblables.

Par Mustapha ELRIZ

Ingénieur Télécom, Président ONG »

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Ibrahim El Hadj
Correspondant Moyen-Orient, Ibrahim El Hadj suit les dossiers géopolitiques et économiques de la région, avec un intérêt particulier pour les investissements du Golfe en Afrique, les routes commerciales de la mer Rouge et la diplomatie énergétique. Arabophone et francophone, il travaille sur les sources libanaises, algériennes et émiraties.

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