La pression monte sur les autorités de Bamako. Dans un document rendu public, le Réseau des associations de lutte contre la corruption et la fraude au Mali réclame un audit exhaustif de l’ensemble des marchés publics attribués depuis le début de la transition militaire. La démarche, portée par plusieurs organisations de la société civile malienne, entend soumettre à examen contradictoire les procédures d’attribution, l’exécution des contrats et la traçabilité des paiements engagés sur fonds publics.
La revendication n’a rien d’anodin. Depuis le double coup d’État d’août 2020 puis de mai 2021, les autorités de transition ont fait de la lutte contre la corruption l’un des piliers de leur discours de rupture. Les signataires entendent précisément confronter ce narratif à l’épreuve des faits, en exigeant une transparence de même rigueur que celle promise aux régimes précédents.
Un audit des marchés publics comme test de crédibilité
Le Réseau demande que l’audit couvre l’ensemble des contrats signés par les ministères, les collectivités et les entreprises publiques depuis la prise de pouvoir des militaires. Sont visés en particulier les marchés stratégiques dans la défense, les infrastructures, l’énergie et les hydrocarbures, secteurs où les montants engagés atteignent des volumes considérables. Les associations soulignent que plusieurs contrats auraient été passés selon des procédures dérogatoires, notamment de gré à gré, sans publication préalable des cahiers des charges.
La question dépasse la seule mécanique administrative. Elle touche à la soutenabilité budgétaire d’un État soumis aux sanctions régionales entre janvier et juillet 2022, coupé de l’aide directe de plusieurs partenaires occidentaux et contraint de diversifier ses sources de financement. La Cour suprême et le Bureau du vérificateur général du Mali disposent en théorie des prérogatives nécessaires pour conduire ce type de contrôle, mais leur capacité à ouvrir des dossiers politiquement sensibles reste régulièrement questionnée.
Une société civile qui refuse la mise sous tutelle
La démarche du Réseau intervient dans un contexte politique verrouillé. Les partis politiques ont été suspendus puis dissous au printemps 2024, la presse indépendante évolue sous contrainte, et les espaces de contestation formelle se sont progressivement réduits. Dans ce paysage, les associations de lutte contre la corruption apparaissent comme l’un des derniers foyers structurés d’interpellation publique des autorités.
Leur initiative s’appuie sur un argument juridique difficilement contestable. Le code des marchés publics malien impose des obligations précises de publicité, de mise en concurrence et de reddition des comptes. Toute suspension durable de ces règles, y compris en période d’exception, expose les décideurs à des risques contentieux ultérieurs. Les signataires rappellent en filigrane que les changements de régime n’effacent pas la responsabilité personnelle des ordonnateurs de dépenses.
Un enjeu stratégique pour les partenaires du Mali
La question de la transparence des marchés publics maliens intéresse bien au-delà de Bamako. Les nouveaux partenaires du pays, au premier rang desquels la Russie via le groupe Africa Corps, ont signé plusieurs accords dans la sécurité et les ressources naturelles dont les contours financiers restent largement opaques. Les créanciers multilatéraux, notamment la Banque africaine de développement et la Banque mondiale, suivent également avec attention la gouvernance des finances publiques dans un pays classé parmi les plus vulnérables du Sahel.
Sur le plan interne, la revendication s’inscrit dans une séquence plus large de tensions autour de la gestion des ressources. L’adoption récente d’un nouveau code minier, la renégociation des conventions avec les majors du secteur aurifère et les arriérés accumulés vis-à-vis de certains fournisseurs de l’État alimentent les interrogations sur l’orthodoxie financière de la transition. Un audit indépendant permettrait, selon les associations, de trancher entre les accusations diffuses et la réalité documentée.
Reste à savoir si les autorités de Bamako accepteront d’ouvrir cette boîte. Aucun engagement formel n’a été pris à ce stade, et l’expérience des précédents rapports du Bureau du vérificateur général suggère que les suites judiciaires restent rares. Pour le Réseau, la publication du document constitue en elle-même un acte politique, destiné à inscrire la question dans l’espace public malgré le rétrécissement des libertés. Selon PressAfrik, les associations entendent maintenir la pression jusqu’à obtenir une réponse officielle.
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