La Confédération helvétique a mis en application son interdiction visant l’or soudanais, alignant Berne sur une position déjà défendue par plusieurs capitales occidentales soucieuses de tarir le financement du conflit qui ravage le Soudan depuis avril 2023. La Suisse, qui raffine près des deux tiers de l’or mondial, occupe une position névralgique dans la chaîne de valeur du métal précieux. En interdisant les importations directes depuis Khartoum et les zones sous contrôle des Forces de soutien rapide (FSR), Berne entend priver les belligérants d’une ressource devenue déterminante dans l’économie de guerre soudanaise.
Une mesure symbolique face à l’opacité des flux
Le Soudan figure parmi les trois premiers producteurs africains d’or, avec une production officielle qui a dépassé les 80 tonnes en 2024 selon les données du ministère soudanais des Mines. Mais ce chiffre ne reflète qu’une fraction de la réalité extractive. L’essentiel de la production échappe aux circuits légaux et transite par des filières informelles, majoritairement à destination de Dubaï, plaque tournante mondiale du négoce aurifère. Une fois raffiné ou simplement rebadgé aux Émirats arabes unis, le métal perd toute traçabilité géographique et peut légalement entrer en Suisse sous l’étiquette émiratie.
C’est précisément ce mécanisme de dissimulation qui limite la portée de la décision helvétique. Les raffineurs suisses, réunis au sein de l’Association suisse des fabricants et commerçants de métaux précieux (ASFCMP), reconnaissent depuis longtemps la difficulté à identifier l’origine réelle d’un lingot une fois qu’il a été refondu sur un marché intermédiaire. Les certifications de type Responsible Gold Guidance, promues par le London Bullion Market Association (LBMA), reposent sur les déclarations des fournisseurs, rarement vérifiables sur le terrain.
Les FSR et l’armée soudanaise, deux économies parallèles
Le conflit qui oppose les Forces armées soudanaises (SAF) du général Abdel Fattah al-Burhan aux FSR de Mohamed Hamdan Dogolo, alias Hemedti, s’est en partie construit sur le contrôle des sites aurifères du Darfour et du Kordofan. La famille Dogolo a bâti son empire économique sur les mines de Jebel Amer, exploitées via la société Al Junaid, sanctionnée par les États-Unis et l’Union européenne. De son côté, l’armée régulière contrôle la Sudan Gold Refinery et une part significative des exportations officielles, avec la complicité tacite de certains partenaires régionaux.
Selon plusieurs enquêtes documentées par Swissaid et Global Witness, une part substantielle de l’or extrait dans les zones de conflit rejoint les Émirats par voie aérienne depuis Port-Soudan ou par des couloirs traversant le Tchad, la Libye et la Centrafrique. Dubaï a importé pour plus de 2,3 milliards de dollars d’or soudanais entre 2012 et 2022 selon les chiffres compilés par Swissaid, sans que les autorités émiraties n’aient à ce jour introduit de dispositif contraignant de traçabilité.
Berne face à ses responsabilités réglementaires
La décision suisse s’inscrit dans un mouvement plus large de responsabilisation des places de négoce. L’Union européenne a adopté en 2024 un règlement renforcé sur le devoir de diligence dans les chaînes d’approvisionnement en minerais, et Washington multiplie les sanctions individuelles contre les intermédiaires liés aux FSR. Reste que sans coopération active des Émirats et sans mécanisme robuste d’audit physique des raffineries, l’embargo helvétique risque de déplacer les flux plutôt que de les assécher.
Le Secrétariat d’État à l’économie (SECO) devra désormais renforcer ses capacités de contrôle documentaire et exiger des raffineurs suisses une transparence accrue sur leurs fournisseurs intermédiaires. Plusieurs acteurs du secteur plaident pour une extension de l’interdiction à l’or émirati non certifié, une option jusqu’ici écartée par crainte de représailles commerciales. Le débat oppose désormais partisans d’une régulation extraterritoriale et défenseurs de la neutralité helvétique en matière de négoce.
Pour les organisations humanitaires, la mesure demeure un premier pas indispensable, mais insuffisant tant que les routes de contrebande resteront hors d’atteinte des régulateurs occidentaux. Le véritable test se jouera dans les prochains mois, à l’observation des statistiques d’importation suisse d’or émirati. Selon Financial Afrik, l’enjeu dépasse largement le cas soudanais et interroge la crédibilité de l’ensemble du dispositif de traçabilité aurifère mondial.
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