La rupture diplomatique annoncée le 10 septembre par Alger contre les Émirats arabes unis marque une inflexion majeure dans l’équilibre des puissances au Maghreb et dans le monde arabe. Le communiqué officiel algérien évoque, sans les détailler, des « agissements provocateurs » attribués à Abou Dhabi. Derrière cette formule mesurée se dissimule un contentieux nourri depuis près d’une décennie, où se mêlent dossiers sécuritaires, rivalités régionales et divergences idéologiques profondes.
Un contentieux structurel autour de l’interventionnisme émirati
Pour la présidence algérienne, la politique étrangère conduite par les Émirats arabes unis constitue une menace directe à la stabilité de son voisinage immédiat. Abou Dhabi est régulièrement mis en cause pour son soutien militaire et financier à divers acteurs au Soudan, en Libye et dans la bande sahélo-saharienne. Cette projection de puissance, largement documentée par les chancelleries occidentales, heurte frontalement la doctrine algérienne de non-ingérence et de règlement politique des crises régionales.
Selon l’analyse développée par la chercheuse Fatiha Dazi-Héni, spécialiste de la péninsule arabique à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (Irsem) et enseignante à Sciences Po Lille, la décision d’Alger vise précisément à contenir cette dynamique. L’Algérie chercherait, selon elle, à écarter le plus possible l’interventionnisme émirati de ses zones d’influence traditionnelles. Le Soudan, où les Forces de soutien rapide du général Hemedti sont soupçonnées d’être appuyées par Abou Dhabi, cristallise particulièrement les tensions.
Libye, Sahel, Soudan : trois théâtres, une même défiance
Le dossier libyen constitue depuis 2014 un point d’achoppement récurrent. Alger soutient une transition politique inclusive quand les Émirats ont longtemps parié sur le maréchal Khalifa Haftar et son offensive contre Tripoli. Cette divergence a rendu inopérante toute coordination arabe sur le dossier et affaibli les initiatives portées par l’Union africaine. Les rivalités se sont depuis déplacées vers l’ouest, avec des jeux d’influence au Mali, au Niger et au Burkina Faso, où plusieurs puissances extérieures se disputent l’accès aux régimes militaires en place.
Le Soudan représente aujourd’hui le théâtre le plus explosif. Depuis le déclenchement de la guerre entre l’armée régulière et les paramilitaires en avril 2023, les accusations visant les Émirats se sont multipliées, jusqu’à provoquer une plainte de Khartoum devant la Cour internationale de justice. Pour Alger, la déstabilisation prolongée d’un pays africain d’une telle importance géostratégique constitue un facteur d’insécurité continentale qu’elle n’entend plus tolérer en silence.
Israël et Maroc : les lignes rouges de la diplomatie algérienne
Au-delà des théâtres de conflit, deux dossiers alourdissent structurellement le contentieux. La normalisation actée en 2020 entre les Émirats arabes unis et Israël, dans le cadre des accords d’Abraham, a été perçue à Alger comme une trahison du consensus arabe sur la question palestinienne. Cette rupture symbolique a été aggravée, aux yeux des autorités algériennes, par le rapprochement diplomatique et économique entre Abou Dhabi et Rabat.
Le Maroc, avec lequel l’Algérie a elle-même rompu ses relations en août 2021, bénéficie d’investissements émiratis significatifs et d’un partenariat stratégique renforcé. Cette configuration place mécaniquement Abou Dhabi dans le camp adverse aux yeux de la présidence Tebboune, qui fait du dossier du Sahara occidental une ligne rouge non négociable. La conjonction de ces éléments explique que la rupture, longtemps évitée pour préserver des flux économiques importants, ait fini par s’imposer.
Reste à mesurer les conséquences concrètes de cette décision. Les échanges commerciaux entre les deux pays, sans être massifs, ont soutenu plusieurs projets d’infrastructures et de tourisme en Algérie. La rupture pourrait également compliquer le fonctionnement de plusieurs enceintes multilatérales arabes, à commencer par la Ligue arabe, déjà fragilisée par les fractures régionales. Selon RFI Moyen-Orient, la décision algérienne traduit avant tout une volonté d’endiguement stratégique face à une puissance dont l’activisme dérange désormais ouvertement plusieurs capitales du continent.
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