L’affaire s’est jouée en deux temps dans le département de Kédougou, à l’extrémité sud-est du Sénégal. Vers 20 heures, à hauteur de la localité de Samécouta, les gendarmes de la brigade de recherches ont intercepté deux individus transportant 82 pièces de bois. La perquisition menée dans la foulée à Gada Dinguessou a permis de mettre la main sur un stock complémentaire de 106 poutrelles et planches entreposées dans un domicile. L’ensemble, soit 188 pièces, a été placé sous scellés, les deux suspects étant déférés dans le cadre d’une enquête ouverte pour coupe illicite et trafic de bois. L’information a été portée à la connaissance du public par le colonel Ibrahima Ndiaye.
Kédougou, verrou stratégique du trafic de bois au Sénégal oriental
La zone concernée n’a rien d’anodin. Kédougou, région la plus méridionale du pays, partage ses frontières avec le Mali et la Guinée, et se trouve à quelques heures de route de la Gambie et de la Guinée-Bissau. Ce positionnement en fait un couloir naturel pour les flux illicites de bois précieux, en particulier le vène (Pterocarpus erinaceus), essence prisée des marchés asiatiques et classée en annexe II de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) depuis 2017.
Les forêts classées du département, parmi lesquelles celle de Dindéfélo et les massifs voisins du parc national du Niokolo-Koba, sont régulièrement visées par les coupeurs clandestins. La saisie de Samécouta vient s’ajouter à une longue série d’opérations menées ces dernières années par les Eaux et Forêts, la gendarmerie et la Direction des parcs nationaux. Chaque interception, même limitée à moins de deux cents pièces, s’inscrit dans un faisceau d’indices documentant la vitalité d’une filière structurée autour de rabatteurs locaux, de transporteurs et de donneurs d’ordre souvent établis à l’étranger.
Un préjudice environnemental et budgétaire difficile à chiffrer
Le coût de cette hémorragie reste malaisé à cerner. Selon un rapport conjoint publié par l’Agence américaine pour le développement international (USAID) et l’ONG Environmental Investigation Agency en 2020, plus de 1,6 million d’arbres de vène auraient été prélevés illégalement en Casamance et dans l’est du Sénégal entre 2012 et 2020, générant plusieurs centaines de millions de dollars de chiffre d’affaires au bénéfice de réseaux opérant principalement via la Gambie. Les autorités sénégalaises ont réagi par un durcissement du Code forestier révisé en 2018, qui porte les peines pour trafic de bois jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et prévoit la confiscation des moyens de transport.
Dans le même temps, la question dépasse la seule police forestière. Le trafic de bois est régulièrement cité par les services de renseignement de la sous-région comme une source de financement pour des groupes armés actifs dans le nord de la Casamance et, par capillarité, dans la zone des trois frontières. Les enquêteurs de Kédougou devront déterminer si les deux individus interpellés agissaient pour leur propre compte ou s’ils constituaient le maillon aval d’un réseau plus vaste. La provenance exacte des 188 pièces, l’essence concernée et la destination finale du chargement constituent autant d’éléments déterminants pour la suite de la procédure.
Une pression judiciaire à l’épreuve de la porosité des frontières
Le défi, pour les autorités sénégalaises, tient à la nature même du phénomène. La frontière avec la Gambie, longue de près de 740 kilomètres, demeure difficile à surveiller, et les reconfigurations politiques intervenues à Banjul depuis 2017 n’ont pas suffi à démanteler les circuits d’exportation vers le port de la capitale gambienne. En 2022, Dakar avait obtenu de la Chine, principale destination finale du bois ouest-africain, l’engagement d’un renforcement des contrôles douaniers à l’importation, sans effet mesurable sur les volumes saisis.
À l’échelle locale, la multiplication des opérations comme celle de Samécouta témoigne d’une pression accrue des unités de gendarmerie, mais aussi des limites d’une réponse exclusivement répressive. Faute d’alternatives économiques robustes dans les communes rurales de Kédougou, où l’orpaillage artisanal et la coupe de bois demeurent les principales sources de revenus informels, les saisies risquent de ne traiter que les symptômes d’un commerce que l’enclavement et la demande internationale continuent d’alimenter.
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