309 migrants sénégalais et gambiens secourus près d’El Hierro

A rustic wooden rowboat floats on the waters of Porto Seguro, Brazil.Photo : Malcoln Oliveira / Pexels

La route migratoire atlantique entre l’Afrique de l’Ouest et les îles Canaries vient de rappeler sa dangerosité et sa persistance. Les équipes du Salvamento Marítimo, service espagnol de sauvetage en mer, ont porté secours en deux opérations distinctes à 309 personnes embarquées depuis les côtes du Sénégal et de la Gambie, dans les eaux proches d’El Hierro, la plus occidentale des îles de l’archipel. La seconde intervention, menée dimanche, concernait une pirogue de 177 passagers partis du Sénégal. La première avait permis de prendre en charge 132 migrants gambiens, parmi lesquels 25 femmes et 6 mineurs.

El Hierro, point d’arrivée saturé de la route atlantique

Le bilan humain de cette première embarcation est lourd. Deux personnes ont perdu la vie durant la traversée et plusieurs rescapés ont été débarqués avec des blessures sérieuses. L’un d’entre eux, dans un état jugé critique, a dû être transporté par hélicoptère vers un centre hospitalier des Canaries. Les survivants ont été acheminés vers El Hierro, où les capacités d’accueil, dimensionnées pour les quelque 11 000 habitants permanents de l’île, se trouvent une nouvelle fois mises sous tension par un afflux concentré sur quelques heures.

El Hierro, située à environ 1 400 kilomètres des côtes sénégalaises, est devenue depuis 2023 le principal point d’arrivée des pirogues parties d’Afrique de l’Ouest. L’île doit sa centralité à la géographie des courants : les embarcations qui quittent Mbour, Saint-Louis ou la région de Banjul dérivent naturellement vers le sud-ouest de l’archipel. Selon les données publiées par le ministère espagnol de l’Intérieur, plus de 46 000 migrants étaient arrivés aux Canaries sur l’ensemble de l’année 2024, un record historique qui dépassait de près de 20 % le pic précédent de 2006.

Dakar et Madrid à l’épreuve d’un dispositif à bout de souffle

La reprise des départs depuis les plages sénégalaises intervient alors que la coopération entre Dakar et Madrid s’est intensifiée ces deux dernières années. L’Espagne finance des patrouilles conjointes avec la Marine nationale sénégalaise, livre des vedettes d’interception et forme des unités spécialisées. Un dispositif analogue existe avec la Mauritanie, où le président espagnol Pedro Sánchez s’était déplacé en août 2024 pour signer un plan de coopération migratoire. Les 177 passagers de la pirogue partie du Sénégal illustrent toutefois la limite de cette approche : une fois les embarcations en haute mer, leur interception relève davantage du sauvetage que du contrôle frontalier.

Les conditions de la traversée pèsent sur chaque bilan. Les pirogues de pêche artisanale, souvent longues de vingt à trente mètres, embarquent jusqu’à deux cents personnes pour une navigation qui dure entre six et dix jours selon les vents. L’exposition prolongée au soleil, la déshydratation, les blessures provoquées par la promiscuité et les carburants déversés dans la cale expliquent la fréquence des décès et des évacuations médicales. Les mois d’octobre à décembre, lorsque la houle s’adoucit sur l’Atlantique nord-est, concentrent historiquement une part majoritaire des arrivées annuelles.

Un signal politique pour Banjul comme pour Nouakchott

La présence de 25 femmes et de 6 mineurs à bord de la pirogue gambienne traduit l’évolution sociologique du phénomène. Longtemps réservée à de jeunes hommes célibataires, la route atlantique accueille désormais des familles entières, souvent originaires des régions intérieures du bassin fluvial sénégambien. En Gambie, les candidats au départ invoquent le chômage des jeunes, estimé à plus de 40 % par la Banque mondiale, et la stagnation des revenus de la pêche artisanale, concurrencée par les flottes industrielles opérant dans la zone économique exclusive.

Pour les gouvernements concernés, chaque opération de secours de grande ampleur rouvre un débat politique sensible. Madrid réclame un partage de responsabilité au sein de l’Union européenne, encore peu avancé malgré le pacte sur la migration et l’asile adopté en mai 2024. Dakar et Banjul, de leur côté, doivent arbitrer entre la fermeté affichée pour satisfaire leurs partenaires européens et la gestion sociale d’une émigration qui alimente des transferts financiers vitaux pour de nombreux ménages. Le double sauvetage d’El Hierro ne clôt rien : il rouvre une saison migratoire que les capitales de la façade atlantique n’ont pas encore réussi à endiguer.

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Fatoumata Sow
Analyste géopolitique, Fatoumata Sow est experte des dynamiques sécuritaires au Sahel et dans la Corne de l'Afrique. Elle a travaillé plusieurs années comme chercheuse dans des think tanks panafricains avant de rejoindre la presse. Ses analyses croisent les dimensions militaire, humanitaire et diplomatique des conflits régionaux.

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