L’insécurité alimentaire au Cameroun s’installe désormais comme une donnée structurelle. Les organisations humanitaires présentes sur le terrain estiment, à l’issue d’une évaluation menée avec les administrations locales, que près de 2,9 millions de Camerounais pourraient basculer dans la précarité alimentaire et nutritionnelle au cours des prochains mois. Le chiffre traduit l’aggravation d’une crise multifactorielle qui mine les régions périphériques du pays, malgré une économie nationale globalement stable et un tissu agricole encore productif.
Un faisceau de chocs qui fragilise les ménages camerounais
La détérioration tient à une combinaison de facteurs anciens et nouveaux. La pauvreté, profondément enracinée dans plusieurs bassins ruraux, s’articule à la flambée des prix des denrées de base, qui rogne mécaniquement le pouvoir d’achat des foyers les plus vulnérables. À cela s’ajoutent des aléas climatiques répétés, inondations en saison des pluies et déficits hydriques en période sèche, qui désorganisent les calendriers culturaux et fragilisent les rendements vivriers.
Le conflit qui sévit dans les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ainsi que les violences récurrentes dans l’Extrême-Nord, où les groupes armés liés à Boko Haram demeurent actifs autour du bassin du lac Tchad, ont provoqué d’importants mouvements de population. Les déplacés internes, souvent éloignés de leurs terres et de leurs filets de solidarité, dépendent largement de l’assistance extérieure pour s’alimenter. Concrètement, ces zones cumulent insécurité physique, perte d’actifs productifs et désorganisation des marchés locaux.
Le retrait des bailleurs, un coup dur pour la réponse humanitaire
La pression sur les ménages survient au moment précis où l’aide internationale se contracte. Les financements humanitaires destinés au Cameroun connaissent une baisse drastique, dans un contexte global marqué par la révision à la baisse des budgets de plusieurs grands bailleurs, en particulier nord-américains et européens. Les agences onusiennes et les ONG opérant dans le pays se retrouvent contraintes de hiérarchiser plus durement leurs interventions, parfois au détriment des programmes de prévention nutritionnelle.
La conséquence est tangible. Les rations distribuées rétrécissent, certaines opérations de distribution générale sont interrompues, et les programmes de soutien aux moyens d’existence agricoles, traditionnellement adossés aux interventions d’urgence, peinent à se maintenir. Reste que sans ces relais, le risque de basculement de ménages aujourd’hui en situation de stress vers la crise alimentaire devient nettement plus élevé.
Un défi de souveraineté alimentaire pour Yaoundé
Pour les autorités camerounaises, l’enjeu dépasse la seule réponse d’urgence. La récurrence des chocs interroge la capacité du pays à bâtir une véritable résilience alimentaire, fondée sur la productivité des exploitations familiales, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement et la stabilisation des prix. Yaoundé a multiplié, ces dernières années, les annonces en faveur de l’import-substitution agricole, notamment sur le riz, le poisson et le blé, dont les factures d’importation pèsent lourd dans la balance commerciale.
Mais la mise en œuvre se heurte aux mêmes obstacles : insécurité dans les bassins de production du Nord-Ouest, du Sud-Ouest et de l’Extrême-Nord, accès difficile aux intrants, faiblesse des infrastructures de stockage et coûts logistiques élevés. Tant que ces verrous ne seront pas levés, la dépendance à l’aide extérieure restera structurelle dans les zones les plus exposées, et la marge de manœuvre budgétaire de l’État continuera d’être absorbée par la gestion des urgences plutôt que par l’investissement productif.
Pour les partenaires techniques et financiers du Cameroun, l’équation devient délicate : préserver l’aide vitale tout en réorientant progressivement les ressources vers le développement agricole de long terme. La fenêtre est étroite, alors que les évaluations en cours laissent entrevoir une nouvelle saison de soudure tendue, particulièrement dans les départements frontaliers du Tchad et du Nigeria. Selon RFI Afrique, l’évaluation conduite avec les autorités locales confirme la trajectoire ascendante du nombre de personnes à risque.
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