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La Cisjordanie occupée connaît une nouvelle phase d’expansion territoriale israélienne avec l’ouverture d’un chantier routier d’envergure dans le quartier de Kafr Aqab, en banlieue nord de Jérusalem. Cette infrastructure, destinée à fluidifier la circulation entre les colonies, s’inscrit dans le sillage du plan controversé dit E1, qui prévoit l’édification de 3 401 logements au cœur même du territoire palestinien. Le projet a déclenché, mercredi, la publication d’une lettre ouverte signée par plus de 400 anciens diplomates et ministres européens, qui exhortent l’Union européenne à prendre des sanctions à l’encontre de cette politique de colonisation.
Kafr Aqab, laboratoire d’un morcellement annoncé
Coincée derrière le mur de séparation, la localité de Kafr Aqab vit depuis des années dans un statut administratif hybride : rattachée à la municipalité de Jérusalem, mais coupée physiquement de la ville par le dispositif sécuritaire israélien. L’ouverture du nouveau tronçon routier accentue cette singularité. Les bulldozers entaillent désormais les terrains agricoles et résidentiels, isolant des familles, séparant des immeubles de leurs accès historiques et redessinant la géographie quotidienne des habitants.
Pour les riverains, l’impact est immédiat. Des commerces se retrouvent enclavés, des trajets simples deviennent des détours d’une heure, et la valeur foncière des parcelles touchées s’effondre. Cette logique d’enclavement n’est pas nouvelle : elle reproduit, à l’échelle d’un quartier, le schéma plus large appliqué à l’ensemble de la Cisjordanie depuis la signature des accords d’Oslo en 1993.
Le plan E1, pièce maîtresse d’une géographie coloniale
Le projet E1, longtemps gelé sous la pression internationale, désigne la zone située entre Jérusalem-Est et la colonie de Maale Adumim. Sa réalisation reviendrait à scinder en deux la Cisjordanie, en coupant l’axe nord-sud reliant Ramallah à Bethléem et Hébron. Les 3 401 logements programmés transformeraient durablement la continuité territoriale palestinienne, rendant techniquement inviable la perspective d’un État aux frontières contiguës.
Les routes de contournement, comme celle de Kafr Aqab, constituent l’ossature de cette stratégie. Elles permettent aux colons de circuler sans traverser les zones palestiniennes, tout en consolidant un maillage administratif et sécuritaire qui échappe à l’Autorité palestinienne. Concrètement, chaque kilomètre d’asphalte nouveau verrouille un peu plus le découpage en zones A, B et C hérité d’Oslo, au détriment des deux premières.
L’Europe sommée de sortir de l’ambiguïté
La lettre ouverte des 400 signataires européens marque un tournant dans la pression diplomatique. Anciens chefs de gouvernement, commissaires et ambassadeurs y dénoncent l’inaction de Bruxelles et réclament des mesures concrètes : suspension partielle de l’accord d’association avec Israël, sanctions ciblées contre les responsables de l’expansion coloniale, exclusion des produits issus des colonies des circuits commerciaux européens. Le texte rappelle que la colonisation, jugée illégale par la Cour internationale de justice dans son avis de juillet 2024, contrevient au droit international humanitaire.
Reste que les capitales européennes peinent à converger. Plusieurs États membres, dont la Hongrie et la République tchèque, se montrent réticents à toute mesure coercitive, tandis que l’Espagne, l’Irlande et la Belgique plaident pour une réponse ferme. Cette fracture interne limite la portée des résolutions adoptées au Conseil. Pendant ce temps, les chantiers progressent sur le terrain, modifiant la réalité physique plus vite que les délibérations diplomatiques.
Une équation économique et politique sous tension
Pour les décideurs régionaux, les répercussions dépassent le seul cadre israélo-palestinien. Les pays arabes signataires des accords d’Abraham, signés en 2020, observent avec circonspection l’extension coloniale, qui complique leur narratif diplomatique. La Jordanie, en première ligne, redoute un déplacement de population vers son territoire. L’Égypte, gestionnaire du dossier de Gaza, voit dans la fragmentation cisjordanienne un obstacle supplémentaire à toute architecture régionale post-conflit.
À Kafr Aqab, les habitants n’attendent plus grand-chose des sommets internationaux. Ils mesurent l’avancée du bitume mètre par mètre, conscients qu’une route, une fois tracée, devient rarement réversible. Selon RFI Moyen-Orient.
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